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lundi 16 janvier 2017

Comment les USA ont choisi la torture sexuelle

الولايات المتحدة: العنف الجنسي وسيلةً للتعذيب

غداة أحداث الحادي عشر من سبتمبر، قررت إدارة بوش الاستخدام الممنهج « لتقنيات استجواب متقدمة » لكسر مقاومة سجناء « الحرب ضد الإرهاب ». فتمّ تجريد هؤلاء الرجال من إنسانيتهم والإمعان في الاعتداء عليهم نفسيا وجسديا عبر الضّرب والإيهام بالغرق و ما خفي كان أعظم فضلا عن اعتماد وسائل أخرى من الإذلال المنهجي على غرار الاغتصاب والاعتداء الجنسي
Par Anne-Laure Pineau et Sophie Tardy-Joubert (collectif YouPress), Mediapart, 15/1/2017
Au lendemain du 11-Septembre, le gouvernement Bush systématise le recours à la torture. Les prisonniers de la « guerre contre le terrorisme » seront privés de leur humanité, frappés, « waterboardés ». Mais pas seulement : ils seront aussi humiliés, violés et agressés sexuellement, selon des méthodes validées au plus haut niveau du pouvoir américain. Cette enquête est publiée dans le cadre de l’opération « Zero Impunity », contre l’impunité qui protège les auteurs de violences sexuelles en conflit armé.
Cet automne 2016 est un été indien à Washington. Citrouilles et squelettes d’Halloween pendouillent dans les arbres rougeoyants des jardins de Georgetown, quartier huppé de la capitale fédérale. John Rizzo, ancien avocat général de la CIA, y coule une retraite tranquille. Chaque matin, il prend grand soin d’assortir ses chaussettes à son polo du jour, avant d’aller flâner dans les jolies ruelles de petits pavillons de briques colorées. Il y a quatorze ans, ce dandy aux cheveux de neige a fait partie du petit groupe de personnes qui, dans le secret du siège de la CIA, a rendu légale une nouvelle méthode d’interrogatoire. Des techniques poussées visant à « briser la résistance » des prisonniers de la guerre contre la terreur.
De Guantanamo à Abou Ghraib, elles allaient changer le visage des États-Unis et ouvrir la porte à l’usage de plusieurs formes de torture.
Si la simulation de noyade (« waterboarding ») a été traitée dans les médias comme le symbole de la torture américaine, les agressions et les humiliations sexuelles sont toujours restées au second plan. Pourtant, ce recours aux sévices sexuels comme technique d’interrogatoire « poussée » a été méthodiquement utilisé pour casser les individus.

John Rizzo, ancien avocat général de la CIA © (dr)  
John Rizzo, ancien avocat général de la CIA © (dr)
L’ancien avocat général est un homme affable et détendu, ce 20 octobre 2016. « Un mot de moi et tout se serait arrêté avant même d’avoir commencé », lance-t-il, un demi-sourire aux lèvres. Il ne l’a pas fait et il l’assume : « Il ne fallait surtout pas qu’on puisse nous [la CIA – ndlr] reprocher un second 11-Septembre. » Pour comprendre la naissance des « techniques d’interrogatoires poussées » (« Enhanced Interrogation Techniques »), selon la pudique et officielle terminologie choisie par l’Agence, il faut remonter au traumatisme que vivent les États-Unis à l’aube du nouveau millénaire : les attentats du 11 septembre 2001. Les agents du renseignement n’ont rien pu empêcher ; ils ont failli. « Nous avions terriblement honte de ne pas avoir vu ce qui se tramait », commente John Rizzo.
Un pur produit de la CIA
Le 17 septembre 2001, six jours après les attentats, le cabinet présidentiel donne les pleins pouvoirs à la CIA pour appréhender les terroristes potentiels et créer un nouveau système d’interrogatoire. John Rizzo s’en souvient comme si c’était hier : « Nous n’avions jamais fait cela. Cette fois, c’était un programme qui n’était pas fixé dans le temps… et garder un tout petit nombre de personnes dans la confidence était une erreur. » Sur le terrain, la traque des terroristes n’est pas simple. Les agents peinent à remonter jusqu’aux cerveaux du 11-Septembre. Après de longs mois, un premier détenu supposé « de valeur » tombe enfin aux mains de la CIA, au Pakistan. Nous sommes en mars 2002.
Abu Zubaydah, Saoudien d’une trentaine d'années, est soupçonné d’être un des logisticiens des attaques, voire un proche d’Oussama Ben Laden. « Si quelqu’un était au courant d’un nouvel attentat, ça devait être Zubaydah, […] mais, pour dire vrai, il n’était pas le gros poisson que l’on espérait », raconte l’ex-avocat général. Au traditionnel jeu des questions-réponses, Abu Zubaydah oppose le silence. « [Nos interrogateurs] étaient convaincus qu’il cachait des choses, se souvient John Rizzo. Donc, nous devions le faire parler. »
L’Agence décide alors de s’en remettre à deux consultants psychologues, James Mitchell et Bruce Jessen. Ils sont aujourd’hui poursuivis dans le cadre d’une plainte menée par l’Union américaine pour les libertés civiles (ACLU). Ces deux hommes n’ont jamais assisté à un interrogatoire en conditions réelles. Ils vont improviser, en prétendant s’inspirer de la psychologie comportementale. En fait, ils adaptent presque à la ligne le programme d'entraînement militaire SERE (1). Ce plan inspiré des méthodes de torture nord-coréennes a pour but de « mettre [le détenu] mal à l’aise pour le briser », explicite John Rizzo. Ils proposent une liste de techniques à l’avocat général, laquelle inclue le « déshabillage », l’« utilisation des phobies individuelles », l’« utilisation de positions de stress » ou des « interrogatoires de 20 heures ».
L’avocat dit avoir alors été pris de panique : « Je me suis dit : c’est pas possible de faire un truc pareil ! » John Rizzo sait bien que les techniques franchissent les limites du droit. De fait, les États-Unis sont signataires de la convention de Genève sur le traitement des prisonniers de guerre et de la convention contre la torture. De « sales petites obligations internationales », comme il l’écrit à l'époque dans un courriel adressé à un collègue de la CIA. Il décide de s’en affranchir et se range derrière l’avis des prétendus experts-psychologues. « Cela valait toujours mieux que de prendre le risque de vivre un nouvel attentat et de voir à nouveau des centaines ou des milliers d’innocents Américains tués », estime-t-il aujourd’hui.
Abu Zubaydah, arrêté au Pakistan en 2002. Photo rendue publique par le US central command  
Abu Zubaydah, arrêté au Pakistan en 2002. Photo rendue publique par le US central command
 
Zubaydah devient ainsi le « rat de laboratoire » (2) de l’agence. Il sera enfermé nu dans une boîte de la taille d’un cercueil, « nourri » par voie anale, gardé nu pendant de longues périodes et waterboardé (3) 83 fois. Comparé au waterboarding et à l’enfermement dans un cercueil, la nudité peut paraître une forme mineure de sévices. Il n’en est rien et la CIA le sait. « Les experts avaient conclu qu’Abu Zubaydah était un genre de pervers. Selon eux, le dénuder le diminuerait et l’embarrasserait tellement que cela casserait sa résistance », expose calmement John Rizzo.
L’avocat a conscience de franchir une ligne rouge : « Je savais que le jour où ça sortirait, on serait niqués », explicite-t-il. Il veille donc à associer la Maison Blanche à sa décision. Les techniques feront, d’après John Rizzo, l’objet de réunions quotidiennes dans le bureau du directeur de la CIA, en présence de quelques membres du gouvernement triés sur le volet (4) et à l’exception notable du président Bush. 

«L'histoire aurait pu être tout autre»

Les techniques sont discutées une à une. Selon John Rizzo toujours, la conseillère à la sécurité nationale, Condoleezza Rice, est très gênée par la nudité imposée aux détenus à certains moments des interrogatoires. A-t-elle compris les graves dérives auxquelles ne manquerait pas de mener une telle mesure ? Peut-être, mais elle n’a pas pour autant fermement objecté. « Malgré leurs objections, Rice avec la nudité forcée, Powell avec la privation de sommeil, ils ont juste dit : “Je ne suis pas à l’aise avec ça” ; ils n’ont jamais dit : “Nous ne devrions pas faire ça” », suppute le retraité.
Le petit comité valide la technique proposée par les psychologues. En juillet 2002, Condoleezza Rice, au nom du gouvernement, donne le feu vert à la CIA. La « nudité forcée » s’applique aux individus que l’Agence suspecte d’avoir des liens, proches ou lointains, avec la nébuleuse d’Al-Qaïda.
Condoleezza Rice, conseillère à la sécurité nationale de 2001 à 2005, donne le feu vert à la CIA © Reuters  
Condoleezza Rice, conseillère à la sécurité nationale de 2001 à 2005, donne le feu vert à la CIA © Reuters
La technique sera inscrite dans les mémos qui circuleront au ministère de la défense. Alliée à celle de « jouer sur les phobies individuelles », elle mènera à ce que l’on pourra nommer « torture sexuelle ». À l’exception de John Rizzo, aucune personne sus-citée n’a accepté de répondre à nos demandes d’entretien. La CIA, par la voix de son porte-parole Ryan Trapani, nous a quant à elle déclaré, le 7 octobre 2016, que l’Agence n’avait rien à « partager » sur le sujet, avant de nous souhaiter « bonne chance ».
Le ministère de la défense a préféré, lui, botter en touche. Sa porte-parole, le lieutenant-colonel Valerie D. Henderson, dans un courriel du 30 décembre 2016, nous assure que « le ministère se voue à traiter tous les détenus humainement, en accord avec la loi fédérale et les obligations internationales, ce qui inclut l’article 3 de la convention de Genève ». Elle ajoute que « le ministère enquête sur toutes les allégations d’abus crédibles et prend les actions appropriées, ce qui peut inclure des poursuites criminelles ».
Dans les couloirs de la Maison Blanche, la plupart des hauts fonctionnaires ignorent totalement que la CIA travaille, à quelques encablures de là, à faire en sorte qu’une démocratie légalise et systématise la torture. Lawrence Wilkerson se croyait dans le secret des orientations politiques de son pays, et pour cause : ce vétéran du Vietnam, qui a accepté de répondre à nos questions le 20 octobre 2016, était le chef de cabinet de Colin Powell. Nous le retrouvons attablé au Starbucks, dans un centre commercial de la périphérie de Washington. C’est un homme courtois qui porte de petites lunettes rondes, une élégante veste en tweed ornée d’une épinglette représentant l’aigle américain. « En gros, nous avons appris à la télévision que nous avions perdu le débat [sur le fait de passer outre à la convention de Genève] », s’exclame-t-il, encore scandalisé.

« Un coup d’État »

Le haut fonctionnaire comprend qu’il a été mis sur la touche. Tout cela, explique-t-il aujourd’hui, est un « coup d’État » à l’initiative du vice-président Dick Cheney. « De 2001 à 2005, la routine pour le vice-président était de prendre les décisions et d’aller dans le bureau ovale convaincre le Président de le soutenir. Puis il allait présenter sa décision au reste du cabinet. » Quand il comprend que la CIA a utilisé le programme SERE pour créer ses techniques, Lawrence Wilkerson sort de ses gonds. « J’ai couru voir Powell en lui disant : toi qui es militaire comme moi, tu arrives à comprendre comment ces abrutis du niveau du secrétaire à la défense ont pu croire à ces conneries ? C’est dingue qu’ils soient tombés dans le panneau. »
Lawrence Wilkerson en 2016. Il était le chef de cabinet de Colin Powell, secrétaire d'Etat  
Lawrence Wilkerson en 2016. Il était le chef de cabinet de Colin Powell, secrétaire d'Etat
 
Surtout, Lawrence Wilkerson redoute que les techniques de la CIA n’essaiment dans l’armée. Militaire et fils de militaire, l’homme connaît bien les soldats et sait ce qu’ils peuvent faire lorsqu’on leur donne carte blanche. Le scénario qu’il redoute ne tarde pas à se produire. Dès l’automne 2002, l’armée s’approprie les techniques d’exception pensées par la CIA.
Le commandant de la Section Joint Task Force Guantanamo, le général Michael Dunlavey (qui sera remplacé par le général Miller le 9 novembre 2002), veut alors casser les défenses d’un détenu particulièrement retors, le détenu 63. Ce jeune Saoudien de 22 ans, nommé Mohammed al-Qahtani, a été capturé dès novembre 2001 en Afghanistan et attend, depuis de longs mois, dans les geôles de Guantanamo. Le général demande et obtient, à force de persuasion, l’autorisation du secrétaire à la défense Donald Rumsfeld d’appliquer lui aussi des « techniques d’interrogatoire poussées » sur le détenu 63. Pendant 49 jours, 20 heures par jour, ce dernier est soumis à la question et régulièrement agressé sexuellement. Les interrogateurs de l’armée collent sur son corps nu des photos pornographiques, menacent sa mère de viol, le font parader en soutien-gorge, comme on peut le lire en longueur dans les rapports déclassifiés depuis.
En avril 2003, Donald Rumsfeld va encore plus loin et donne formellement carte blanche aux soldats. Dans un document expliquant la manière dont ces techniques doivent être appliquées, il précise en effet qu’« il est important que les interrogateurs reçoivent la latitude raisonnable afin de varier les techniques, en prenant en compte la culture du détenu, ses forces et ses faiblesses, […] en prenant en compte […] l’urgence d’obtenir des informations que le détenu possède de façon certaine ». L’humiliation peut dès lors aller bien au-delà de la nudité forcée. Les militaires ne manqueront pas de faire usage de ce « blanc-seing ».

Violés à tour de rôle

Le ciel pèse sur l’agglomération lyonnaise, où l’automne arrive peu à peu. De l’autoroute, on voit se dégager les immeubles aux mille fenêtres des quartiers de Vénissieux. C’est là que Nizar Sassi nous a donné rendez-vous, à la Brioche Dorée d’un centre commercial clairsemé. « Ce ne sont pas des trucs dont on parle facilement par téléphone », avait-il prévenu quand nous l’avions appelé. À 37 ans, ce père de trois enfants répare des ascenseurs dans la région lyonnaise. Son physique d’acteur et son quotidien paisible ne trahissent pas sa vie passée mouvementée. Son regard profond, peut-être : il est l’un des six « Français de Guantanamo ». Nizar Sassi a envie de raconter les abus sexuels, « le pire » qu’il ait subi dans la prison cubaine. C’est la première fois qu’il aborde le sujet dans la longueur, pour briser le tabou.
Influencé par un garçon de son quartier, alors qu’il a 22 ans, le jeune Nizar atterrit dans un camp d’entraînement de Ben Laden à l’été 2001, avec un copain, Mourad Benchellali. Capturé au Pakistan alors qu’il essaie de rentrer en France, il est conduit au camp de Kandahar, en Afghanistan. « On était les premiers qu’ils attrapaient. On a été frappés, maltraités, mais ce que j’ai vécu de pire, ce sont les viols (5) », confie-t-il.
Après avoir été passé à tabac, il est emmené avec une petite trentaine d’autres dans une tente. « On était en file indienne. Ils nous ont baissé nos pantalons et nous ont violés à tour de rôle. Je ne sais pas ce qu’ils nous ont mis dans le derrière, mais c’était ultraviolent. Ça m’a déchiré. Ensuite, ils nous ont lavés au karcher et jetés sur une montagne d’hommes nus. Tout le long, ils nous prenaient en photo. » Pourtant habitué à prendre la parole en public, Mourad Benchellali, son compagnon d’infortune, rencontré à Paris le 11 septembre 2016, ne parviendra pas à s’exprimer sur le sujet. « Vous vous souvenez des photos d’Abou Ghraib avec les pyramides de détenus ? C’était la même chose. Au-delà de l’humiliation. »
Le camp de Guantanamo, ouvert en 2002 sur l'île de Cuba et où la torture va être systématisée © Reuters  
Le camp de Guantanamo, ouvert en 2002 sur l'île de Cuba et où la torture va être systématisée © Reuters
Après Kandahar, les deux camarades d’infortune seront transférés à Guantanamo, en janvier 2002. Dans la prison cubaine où il restera jusqu’à l'été 2004, les fouilles rectales seront, sous prétexte sécuritaire, violentes et répétées. « Chaque fois qu’ils nous fouillaient les parties intimes, ils se faisaient un malin plaisir de palper, d’insister », précise Nizar Sassi. « Les coups, ça part, mais ça, on le garde », confie-t-il. Alors qu’aux tables voisines des familles dissertent autour d’un chocolat chaud, Nizar, un peu gêné, chuchote ce qui lui est arrivé. Les mots lui manquent ; il joint le geste à la parole. Il lève trois doigts pour figurer la main du soldat qui l’a pénétré sans prévenir.

Le plus gros scandale de la médecine américaine

Selon les quatre anciens prisonniers auxquels nous avons parlé, ces fouilles abusives étaient pratiquées sous l’œil vigilant des médecins. « Ils ne nous touchaient pas. Mais ils étaient derrière l’estrade, avec les gradés, pendant que les soldats nous violaient. Et ils regardaient », se souvient l’ancien détenu. Dans les prisons clandestines de la CIA, les médecins seront allés plus loin que l’observation. Ils participaient à l’utilisation de prétendues procédures médicales visant à modifier les comportements des « gros poissons » qu’ils étaient censés tenir dans leurs filets. Protégés par la classification des différents rapports de l’armée, les noms des praticiens sont encore aujourd’hui secrets.
Suspecté d’avoir financé les attaques du 11-Septembre, Mustafa al-Hawsawi a été trimballé durant treize ans entre prisons secrètes (6) de la CIA et Guantanamo, où il est encore détenu à ce jour. Il vient d’être opéré du rectum aux frais des États-Unis. Il souffrait, jusqu’à son opération, d’hémorroïdes chroniques, de fissures de l’anus et de prolapsus. « Concrètement, il avait une partie de l’intestin qui sortait et qu’il devait remettre à la main après être allé à la selle » (7), explicite son avocat, Walter Ruiz.
Sans antécédents particuliers, le détenu a développé ces handicaps depuis son arrestation. Ce qui permet d’étayer le fait que ces séquelles résultent, selon son avocat, d’une procédure de « réhydratation rectale », une sorte de lavement, et d’une autre, la « nutrition par voie rectale ». « Le rapport du Sénat sur la torture souligne le fait qu’ils ont utilisé “les plus gros tubes disponibles (8)” pour procéder à cela, précise l’avocat. C’était de la sodomie et ces médecins-là, qui ont inséré des tubes de force dans les anus des gens, ils pratiquent toujours la médecine. »
Sarah Dougherty, membre de Physicians for Human Rights  
Sarah Dougherty, membre de Physicians for Human Rights
 
« Ces méthodes n’existent pas dans les procédures, sauf si la personne n’a plus de gros intestin ou est dans un état végétatif », souligne Sarah Dougherty, spécialiste de la question de la torture américaine pour l’association de médecins et scientifiques Physicians for Human Rights, qui apporte une expertise médicale aux organisations qui documentent les crimes contre l’humanité. Le médecin est outré : « C’est un des plus gros scandales dans l’histoire de la médecine, et il y a eu très peu de tentatives de la part de la profession pour mettre en cause les coupables. »
Dans les couloirs de Guantanamo, les récits d’agressions sexuelles remontent les rangées de cellules. Ceux des Saoudiens, des Yéménites, des Algériens sont les pires. On agrafe sur eux des photos tirées de magazines pornographiques et les interrogatrices ne se montrent pas tendres, ou plutôt le sont trop. Elles se frottent contre eux, se déshabillent, utilisent sous-vêtements et protections périodiques pour les pousser à parler. « Ils utilisaient beaucoup les techniques d’humiliations sexuelles sur les gens du Moyen-Orient, explique Nizar Sassi. Ces hommes n’avaient jamais eu affaire à une femme occidentale, et encore moins à une femme à poil qui fait mine de se donner à eux. Ils étaient traumatisés. Ils avaient plus peur de ça que de se faire frapper. » 

« Ce n'était pas un accident »

Des femmes qui se déshabillent dans les salles d’interrogatoire de Guantanamo Bay ? Mourad Benchellali se souvient de l’une d’entre elles, adossée au mur, entièrement nue et muette pendant toute la durée de l’un de ces interrogatoires. D’après les rapports internes de l’armée portant sur les prisons de Guantanamo et d’Abou Ghraib (9), ces femmes étaient militaires. Dans le rapport Schmidt, un officier chargé du renseignement confesse ainsi avoir demandé à une de ses subordonnées d’acheter un parfum de femme bon marché, de s’en enduire les mains et de les frotter sur un détenu en prière pour briser sa résistance (10).
Dans d’autres cas, pressées d’obtenir des résultats, ce sont les militaires elles-mêmes qui choisissent de faire de leur corps de femme une arme pour humilier. Dans son livre Inside the Wire, l’ancien traducteur de l’armée Erik Saar relate les dessous d’un interrogatoire mené conjointement avec une soldate, Brooke.
Celle-ci estime que le détenu tire sa force de résistance de la prière. « Je vais le rendre impur et l’empêcher de prier » (11), explique-t-elle. « Tu n’aimes pas ces gros seins américains, Fareek ? l’apostrophe-t-elle. Je vois que tu commences à durcir. » Sur les conseils d’un garde, la jeune femme va jusqu’à faire croire au détenu, déjà brisé, qu’elle le badigeonne de sang menstruel. Erik Saar se souvient de sa collègue, choquée par son propre comportement : « Elle m’a regardé et s’est mise à pleurer. Elle pensait avoir fait de son mieux pour avoir les informations que ses chefs lui demandaient d’obtenir (12). » 
L'une des photos des tortures dans la prison d'Abu Ghraib en Irak, qui font éclater le scandale en mai 2004 
L'une des photos des tortures dans la prison d'Abu Ghraib en Irak, qui font éclater le scandale en mai 2004
 
Les militaires n’avaient pas à respecter les lois

Mark Fallon, à Guantanamo, était chargé d’enquêter sur les détenus pour permettre de les juger. C’était le commandant adjoint d’une section criminelle interne au département de la défense (CITF), créée pour l’occasion. Ce 19 octobre 2016, à Washington, le retraité revient sur cette époque qui n’en finit pas de le tourmenter. Celle où il avait tenté de donner l’alerte, avec une poignée d’autres militaires de haut rang (13), pour dénoncer des actes « honteux et déplorables ».

Reconnu pour sa très grande expérience d’interrogateur en tant qu’agent spécial, cet homme d’apparence austère a passé des années à se fondre dans les réseaux criminels, se déguisant au besoin en dealer, en braconnier d’éléphants ou en trafiquant d’armes. Il enquête sur Al-Qaïda dès les années 1990. Les autorités américaines font donc logiquement appel à lui lorsqu’elles décident de mettre en place une section de renseignement sur les prisonniers détenus à Guantanamo.
Mark Fallon, chef enquêteur au camp de Guantanamo  
Mark Fallon, chef enquêteur au camp de Guantanamo
 
Le commandant Fallon supervise une équipe de 230 personnes, qui doit travailler aux côtés des soldats du général Geoffrey D. Miller, le commandant de la Joint Task Force Guantanamo, stationnée dans la prison cubaine (14). Tout oppose ces deux militaires, qui deviennent rivaux. Mark Fallon n’a aucune estime pour ce général d’artillerie, qui n’a pas d’expérience en renseignement militaire. De son côté, Miller s’agace de la mansuétude de Fallon. « Ça se voyait : ils voulaient waterboarder les gens. Ses troupes déshabillaient les détenus, les arrosaient. C’était insultant et de l’ordre de l’amateurisme, se souvient le retraité. J’étais inquiet, car le général Miller était un spécialiste en artillerie ; il n’y connaissait rien en renseignement, en interrogatoire… On lui a demandé de faire le sale boulot et il a été promu. »
Rapidement, les hommes de Mark Fallon se mettent à relayer à leur chef des pratiques inquiétantes, qui ont lieu sous les ordres du général Miller. Extrêmement choqué, le militaire adresse le 28 octobre 2002 au conseil de la Marine, institution responsable de la base navale de Guantanamo, un courriel que nous nous sommes procuré. « Nous devons nous assurer que les services de l’avocat général de la Marine [Alberto Mora – ndlr] est au courant des techniques adoptées par la section 170 [dirigée par le général Miller – ndlr]. Des commentaires [définissant ces techniques – nldr] du lieutenant Diane Beaver tels que “si le détenu meurt, c’est que vous vous y prenez mal” […] ou bien “le personnel médical doit être présent pour traiter d’éventuels accidents” semblent prouver qu’elles se déroulent hors de la légalité. […] Quelqu’un doit prendre en compte la façon dont l’Histoire considèrera cela », écrit-il.
En septembre 2003, le général Miller est pourtant envoyé en Irak avec la mission de « guantanamiser » la prison d’Abou Ghraib, c’est-à-dire d’y importer les méthodes d’interrogatoire utilisées à Cuba. « Quand je l’ai vu partir là-bas, j’ai envoyé un de mes hommes pour le contrer. Je me doutais que si Miller allait là-bas, ça allait être comme un cancer malin qui s’étend. De graves abus allaient se produire. »

Épilogue – des jours tranquilles ?

À peine un an plus tard, en avril 2004, Mark Fallon comprend que son cauchemar est devenu réalité. Des photos de la prison irakienne d’Abou Ghraib publiées par le New Yorker font le tour du monde. Des prisonniers nus sont entassés en pyramide, tête-bêche, ou forcés de se masturber devant des soldats hilares. Nus encore, ils sont tenus en laisse par des femmes en uniforme. L’Amérique entière est sous le choc. Le ministre de la défense Donald Rumsfeld attribue rapidement ces dérives à quelques soldats isolés. Quelques « pommes pourries (15) ».
Pyramide d'hommes nus. Photo prise à la prison d'Abu Ghraib 
Pyramide d'hommes nus. Photo prise à la prison d'Abu Ghraib
 
Après le scandale d’Abou Ghraib, la plupart des militaires reconnaissables sur les photos seront sanctionnés, ainsi que la commandante de la prison, Janis Karpinski. Ce seront les seuls mis en cause. « Janis Karpinski dit qu’elle n’était pas coupable, et je suis d’accord avec elle. Elle a servi de bouc émissaire, affirme Lawrence Wilkerson, l’ancien bras droit de Colin Powell. En revanche, certaines personnes, à commencer par Dick Cheney, devraient être poursuivies pour crime de guerre. Le minimum aurait été de les démettre de leurs fonctions. »
Mais à ce jour, les bureaucrates de Washington se portent bien. Cela a peu de chance de changer. Pendant la campagne présidentielle américaine de 2016, le candidat républicain Donald Trump a promis de « remplir Guantanamo de sales types » et de rétablir l’utilisation du waterboarding (16). Si le Président élu est connu pour changer d’avis (17), il y a malgré tout fort à parier qu’il choisira de regarder vers l’avenir, sans reconnaître les crimes de l’Amérique, une nation qui, durant un temps, a fait de l’arme sexuelle un outil contre le terrorisme et une méthode de torture.
Nizar Sassi, marqué dans son corps par son passage à Guantanamo, termine son café allongé à la Brioche Dorée. Comme les cinq autres anciens détenus de Guantanamo, il a essayé d’obtenir la reconnaissance de la torture et des viols qu’il a endurés dans le cadre d’une plainte collective, qui a très peu de chances d’aboutir. Le général Miller, à l’époque surnommé « le roi de Guantanamo », a bien été convoqué par la justice française, en mars 2016. Il n’est pas venu : rien ne l’y obligeait. Comme beaucoup d’autres, Nizar Sassi a quelque peu perdu espoir en l’humanité. « Je m’en remets au Jugement dernier, précise-t-il. Au jugement d’Allah. »  

(1) Le programme SERE (Survival Evasion, Resistance and Escape) a été créé au lendemain de la guerre de Corée pour préparer les soldats et les civils, au cas où ils viendraient à être capturés par les services secrets de la nation communiste.
(2) C’est le surnom qui lui a été donné par les médias, comme par les spécialistes de la question.
(3) Les vidéos de ces interrogatoires ont été détruites en 2005 par la CIA.
(4) Sont présents, d’après John Rizzo, Dick Cheney, Donald Rumsfeld, Condoleezza Rice et Colin Powell.
(5) Entretien avec les auteures, le 20 septembre 2016, à Vénissieux.
(6) La CIA a disposé de nombreuses prisons secrètes (ou « Black Sites ») dans le monde entier pour pratiquer ces interrogatoires.
(7) Entretien avec les auteures, le 18 octobre 2016, à Washington.
(8) L’expression « les plus gros tubes disponibles », ici reprise par Walter Ruiz, est issue du rapport du Sénat, p. 126.
(9) Le rapport Schmidt, qui porte sur Guantanamo, mentionne par exemple des femmes militaires pratiquant des lap dances ou utilisant de l’encre rouge simulant du sang menstruel et du parfum de femme à des fins de déstabilisation. Les rapports Fay, Chruch et Taguba relatent des faits similaires à Abou Ghraib.
(10) Rapport Schmidt. Témoignage d’un gradé présenté comme un chef de l’Intelligence Control Element (ICE).
(11) Erik Saar, Inside the Wire, p. 223.
(12) Op. cit., p. 228.
(13) Nous avons également rencontré Alberto Mora, ancien avocat général de la Navy, qui a tenté de donner l’alerte, et Steven Kleinman, ancien expert du renseignement militaire au ministère de la défense, qui a été ostracisé après avoir donné son opinion sur les nouvelles méthodes de renseignement, en 2003.
(14) Le général Miller succède à George Dunlavey en décembre 2002.
(15) Une expression utilisée pour la première fois lors d’une conférence de presse à l’été 2004.
(16) C’est lors du débat du 3 mars 2016 à Détroit que le candidat d’alors a réitéré son accord pour l’utilisation de la méthode du waterboarding, en ajoutant que, « pour ces animaux du Moyen-Orient [Daech], nous devrions y aller plus fort ».
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(17) Devenu Président élu, Trump est quelque peu revenu sur ces propos le 22 novembre 2016, indiquant au New York Times avoir été séduit par les arguments d’un général de la marine, James Mattis. Le soldat avait affirmé : « Donnez-moi un paquet de cigarettes et deux bières, et je ferai mieux [qu’avec la torture] », ce qui avait « impressionné » le Président.

Mediapart est partenaire du projet international « Zero Impunity ». Cette opération transmédia documente et dénonce l’impunité qui protège les auteurs de violences sexuelles en conflit armé. En partenariat avec un consortium de médias internationaux, Mediapart publie six grandes enquêtes qui décryptent les mécaniques de l’impunité au sein de nos institutions publiques, de nos organisations internationales et même de nos armées.La première enquête a porté sur les « exactions impunies de l’armée française en Centrafrique », à lire ici.
Le projet a été créé par Nicolas Blies, Stéphane Hueber-Blies et Marion Guth (société a_BAHN), se définissant comme des « documentaristes activistes ». Appuyé sur un travail d’enquête, « Zero Impunity » se prolongera par une véritable action citoyenne.
En organisant à partir de mars la première manifestation citoyenne virtuelle, ce projet mettra à la disposition des citoyens un outil viral qui permettra d’exercer une pression sur les États et institutions internationales afin d’obtenir des changements concrets et ainsi libérer la parole des victimes pour davantage de justice.
Retrouvez en cliquant ici en vidéo nos explications sur l’opération « Zero Impunity ».

jeudi 11 décembre 2014

Le rapport du Sénat US sur la torture ignore les crimes les plus brutaux de la CIA

par Andrew Emett, 10/12/2014. Traduit par  Fausto Giudice, Tlaxcala
Original: U.S. Senate Torture Report Ignores CIA’s Most Brutal Crimes
 
Selon la Commission, la CIA a menti au Congrès, au  Conseil national de sécurité, au  ministère de la Justice et à l'opinion US sur la gravité des tortures commises et sur la pertinence des informations obtenues par des interrogatoires musclés.


La Commission du renseignement du Sénat a publié un résumé  de 525 pages du rapport d'enquête de six mille pages sur le "Programme  d'arrestations et d'interrogatoires" de la CIA (Image: Common Dreams)

La Commission du renseignement du Sénat a publié un rapport cinglant condamnant certains des abus et tortures par le commis par le programme de Remises, arrestations et interrogatoires (RDI) de la CIA, a omis de dénoncer les plus odieuses violations des droits humains par  la CIA. Selon le rapport, la CIA a menti à la Commission sur les décès de prisonniers, les antécédents des interrogateurs de la CIA, les menaces contre les membres de famille des prisonniers, et l'efficacité de la torture.
Jose Rodriguez Jr.
Le 9 novembre 2005, directeur du Service national clandestin de la CIA Jose Rodriguez Jr., a autorisé la destruction par le feu de 92 bandes vidéo montrant les interrogatoires musclés d'Abou Zoubaïda et Abderrahim Al Nashiri. En réponse à la destruction de ces bandesla Commission du renseignement du Sénat a décidé, par un vote du 5 mars 2009, d'examiner le programme d'arrestations et d'interrogatoires de la CIA. Avec un accès à plus de six millions de pages de documents de la CIA, la Commission a simplement fourni un résumé superficiel sans se soucier d'interviewer des participants ou des victimes du programme RDI.

Après les événements tragiques du 11 Septembre, le ministère de la Justice a fabriqué une série de mémos juridiques autorisant l'utilisation par l'administration Bush de la torture contre des combattants ennemis. En 2002 et 2003, le vice-procureur général adjoint John Yoo a émis des mémos sur la torture, qui ont été signés par le procureur général adjoint Jay Bybee. L'Autorisation de recours à la force militaire, la Loi de 2006 sur les commissions militaires, et le Décret 13440 sont devenus les justifications légales pour l'utilisation de techniques d'interrogatoire "renforcées" et un mépris total pour les Conventions de Genève.


Le Dr Bruce Jessen (à gauche) et le Dr James Mitchell (à droite)
Figurant sous pseudonymes dans le rapport fortement expurgé, deux psychologues à la retraite des Forces aériennes, le Dr Bruce Jessen et le Dr James Mitchell ont obtenu des contrats pour développer les techniques d'interrogatoire "renforcées" de la CIA. Ils ont décidé d'inverser la conception de l'entraînement des forces aériennes aux contre-interrogatoires suivant le manuel "Survie, évasion, résistance" (SERE) en infligeant la torture à la fois physique et psychologique aux détenus. Selon le rapport, ils ont participé personnellement à des séances de waterboarding [simulation de noyade, "baignoire", NdT] et d'interrogatoires de prisonniers.

Blessé par balles et capturé lors d'un raid au Pakistan en 2002, l'un des premiers détenus, Abou Zoubaïda, était soigné dans un hôpital où il a fourni des informations aux agents du FBI au sujet de Khalid Cheikh Mohammed (KSM). Convaincus que Zoubaïda dissimulait des informations, les interrogateurs de la CIA l'ont soumis au waterboarding au moins 83 fois. Bien que Zoubaïda eût livré les informations sur KSM des semaines avant d'être torturé, la CIA a considéré cette violation des droits humains comme un succès et son interrogatoire est devenu un modèle pour de futures atrocités.


waterboard run, par matt mahurin
Capturé au Pakistan en 2003, KSM a été transporté dans un site noir de la CIA en Pologne avant d'être transféré à un autre site noir en Roumanie. Subissant des techniques d'interrogatoire "renforcées", KSM a fourni des fausses informations menant à l'arrestation de personnes innocentes et a fabriqué un complot visant à assassiner l'ancien président Jimmy Carter. KSM a été soumis au waterboarding au moins 183 fois et n'a fourni aucun renseignement opérationnel et aucune information utile à ses interrogateurs.

Selon la Commission, les techniques d'interrogatoire brutales ne sont pas des moyens efficaces d'obtention de renseignements. Sous la contrainte, les prisonniers diront tout ce qu'ils pensent que l'interrogateur veut entendre pour mettre fin au tourment. Bien que la CIA affirme que les informations obtenus par des interrogatoires "renforcés" ont sauvé des vies et conduit à la mort d'Oussama ben Laden, la Commission a découvert que ces allégations sont manifestement fausses.

La plupart des agents de la CIA impliqués dans le programme RDI avaient des antécédents de violence, d'abus et d'agressions sexuelles.
 En plus du supplice de l'eau et des coups, les interrogateurs de la CIA ont également menacé de violer et de tuer des membres des familles des prisonniers, les ont privés de soins médicaux, et ont à plusieurs reprises effectué une réhydratation ou alimentation rectale sans nécessité médicale. Des détenus avec des pieds cassés et des chevilles foulées ont été contraints de rester debout pendant de longues périodes de temps pour les priver de sommeil.

En novembre 2002, les agents de la CIA ont laissé  Gul Rahman, détenu dans un site noir, après l'avoir battu, à moitié nue de la taille aux pieds dans une cellule non chauffée pendant la nuit. Rahman a fini par mourir de froid dans sa cellule. Dans un cas d'erreur d'identité, le citoyen allemand Khalid El Masri a été enlevé par la police macédonienne et remis à la CIA. Après des mois de coups et de suppositoires introduits de force, El Masri a été libéré sans accusations.

Bien que le rapport mentionne Binyam Mohamed, la Commission a négligé d'enquêter sur ses allégations de torture. Arrêté au Pakistan le 10 avril 2002, Mohamed a été transporté dans un site noir de la CIA où il a été battu, brûlé, et a subi des entailles au scalpel sur le torse et le pénis. Les USA ont finalement abandonné toutes les charges contre Mohamed et l'ont remis en liberté.

Le contractuel de la CIA David Passaro (à gauche) et sa victime Abdul Wali (à droite)
Sont aussi omis dans le résumé les meurtres d'Abdul Wali de Manadel Al Jamadi. Entre le 19 et le 20 juin 2003, le contractuel de la CIA David Passaro a battu à mort un suspect afghan nommé Abdul Wali avec une lampe de poche métallique. À la prison d'Abou Ghraïb en 2003, Manadel Al Jamadi est mort dans une salle de douche durant des interrogatoires de la CIA avec les bras attachés dans le dos. La photo de l'ancien spécialiste Charles Graner Jr. posant sur le cadavre d'Al Jamadi a fait le tour du monde ; il a ensuite été accusé d'avoir torturé ses prisonniers. Mark Swanner, l'interrogateur de la CIA, n'a pas été poursuivi pour la mort d'Al Jamadi.

La "remise" et la torture du religieux égyptien Hassan Mustafa Osama Nasr sont également absentes du résumé. Enlevé par des agents de la CIA à Milan le 17 Février 2003, Nasr a perdu l'usage d'une oreille après des mois de coups et de décharges électriques. Le 4 novembre 2009, un juge italien a condamné par contumace 22 agents de la CIA soupçonnés ou connus, un colonel de l'Armée de l'air et deux agents secrets italiens pour l'enlèvement de Nasr.

Michael Hayden
Selon la Commission, la CIA a menti au Congrès, au  Conseil national de sécurité, au  ministère de la Justice et à l'opinion US sur la gravité des tortures commises et sur la pertinence des informations obtenues par des interrogatoires musclés. La Commission a également accusé l'ancien directeur de la CIA Michael Hayden de lui avoir menti sur les décès de prisonniers, les antécédents douteux d'interrogateurs de la CIA, les menaces contre les membres de familles de détenus, et la fiabilité des informations obtenues par la torture.

Bien que la Commission ait rendu publiques près de 500 pages largement expurgées de leur résumé analytique, le rapport complet contenant plus de 6700 pages reste classifié. Après que des agents de la CIA avaient piraté les ordinateurs appartenant à des membres de la Commission et à leur personnel l'an dernier, le directeur de la CIA John Brennan, dans une tentative d'empêcher la publication du rapport, a faussement accusé la commission d'avoir volé des dossiers classifiés. Comme les sénateurs ont appelé à sa démission, Brennan a été forcé de présenter des excuses à la Commission.

Au lieu de devoir rendre des comptes pour avoir mis au point ou utilisé des techniques d'interrogatoire "renforcées", le Dr Mitchell et le Dr Jessen ont reçu $ 81 millions de $ jusqu'à la résiliation de leur contrat en 2009. L'ancien agent de la CIA John Kiriakou a été condamné à 30 mois de prison après avoir révélé le programme de torture lors d'une interview sur ABC News. Kiriakou a été accusé d'avoir violé l'Intelligence Identities Protection Act (Loi de protection de l'identité d'agents du renseignement) de 1982 en donnant la carte de visite de Deuce Martinez au reporter du New York Times Scott Shane. Martinez avait été un interrogateur de la CIA travaillant pour Mitchell Jessen and Associates.

Tout en dénonçant les mensonges de la CIA sur la neutralisation d'attentats terroristes, la localisation d'Oussama ben Laden, et le sauvetage de vies grâce à l'utilisation de la torture, la Commission a omis de citer les pires atrocités commises en notre nom. Agissant en toute impunité, la CIA traîne une histoire sordide de décennies d'enlèvements, de tortures et d'assassinats, dont ne voit pas la fin.

dimanche 28 octobre 2012

Les Russes dénoncent la présence d’une prison secrète US au Maroc


Cette fois-ci, ce sont les Russes qui l’affirment. Dans un rapport circonstancié établi par le ministère russe des affaires étrangères et traitant des droits de l’homme dans le pays, zaâma le plus démocratique de la planète, les Etats-Unis, les ex-tovarich (camarades) révèlent que la CIA, l’agence américaine de renseignements, possède une prison secrète au Maroc.

Dans ce document virulent qui accable les Etats-Unis et qui a été présenté au parlement russe (la Douma), il est signalé que cette prison se trouve à 25 kilomètres de Rabat, qu’elle a été « bâtie à l’intérieur d’une colline boisée, non loin du village d’Aïn Aouda« .

Selon des sources qui ont lu ce rapport, il s’agirait « d’un long bâtiment de trois étages ceint d’une quinzaine de maisons cubiques ». C’est là où sont cuisinés les marocains suspectés de terrorisme, ainsi que les hôtes étrangers livrés par la CIA à la DST.
Car, cette prison secrète n’est autre que le siège central de la DST, la police politique marocaine, qui avait ses quartiers à Témara, et qui a été depuis vidée après que des photos par satellite ne révèlent l’emplacement géographique de cet endroit de sinistre mémoire où ont été torturés des centaines, voire des milliers de Marocains et d’étrangers, dont le plus connu est le champion du monde boxe thaïe Zakaria Moumni.
Zakaria Moumni n’est ni un « islamiste » ni un « indépendantiste sahraoui », c’est juste un sportif de haut niveau qui avait exigé à l’entourage de Mohamed VI, le secrétaire particulier du roi, Mohamed Mounir Majidi pour ne pas le citer, le droit, comme le stipule la loi, de bénéficier d’un poste de conseiller au ministère de la jeunesse et des sports. Pour avoir trop exigé, on l’a envoyé au goulag de la DST à Témara.
Mais, selon le ministère russe des affaires étrangères, il n’y a pas que Aïn Aouda qui sert de prison secrète aux Américains. La très imposante base militaire de Beni Guerir, qu’on peut facilement voir à gauche, 70 kilomètres avant d’arriver à Marrakech venant de Casablanca, sert aussi de lieu de torture pour nos hôtes étrangers. La plupart de ces invités gardent une rancune tenace envers le Maroc, un pays qu’ils ne connaissaient même pas avant d’être torturés par des agents marocains pour le compte de l’Oncle Sam.
On comprend mieux maintenant pourquoi à chaque fois qu’elle vient au Maroc, la secrétaire d’Etat américaine Hillary Clinton trouve que nous sommes un pays formidable.
Mais formidable pour qui, dear Ms ?

samedi 7 novembre 2009

Ombres italiennes-À propos du verdict dans le procès de l'enlèvement par la CIA d'Abou Omar


par Claudio FAVA, il manifesto, 5/11/2009. Traduit par Fausto Giudice
Le tribunal de Milan qui jugeait les auteurs et complices de l’enlèvement, par la CIA, de l’imam égyptien Abou Omar, en février 2003, a rendu son verdict : les 26 agents de la CIA, jugés par contumace, ont été condamnés à des peines de 5 à 8 ans de prison, leur chef Jeff Castelli a été acquitté pour immunité diplomatique. Deux agents des services de renseignement militaires italiens, le SISMI, ont été condamnés à 3 ans de prison, tandis que l’ex-chef du SISMI, Nicolò Pollari, et son adjoint Marco Mancini ont bénéficié d’un non-lieu. Voici le commentaire de l’ex-eurodéputé Claudio Fava, qui présida une commission d’enquête du Parlement européen sur les « transferts extraordinaires de la CIA ».-FG
La sentence était prévisible. Très italienne dans sa réticence polie, comme le furent les sentences sur le sénateur Giulio Andreotti (« c’est vrai, c’était un ami des mafieux, mais trop de temps est passé: tout est prescrit et nous restons amis comme avant).

Pourtant, c'est une sentence exemplaire : par ce qu’elle confirme et ce qu’elle admet. Elle confirme  que l'imam de Milan a été enlevé par la CIA dans l'un des premières «extraordinary restitutions» (transferts extraordinaires) rocambolesques auxquelles les services usaméricains se sont exercés de manière répétées après le 11 Septembre . la condamnation de tous les agents de la CIA et la grâce accordée à leur chef pour son immunité diplomatique alléguée scellent trois ans d'enquête rigoureuse et rapide menée par le Procureur Spataro et ses services. Mais à côté de cette confirmation il y a un aveu: si Pollari et Mancini s’en sortent avec un non-lieu, ils doivent remercier tous les gouvernements qui se sont succédés dans notre pays. Bien plus : Pollari doit remercier formellement Silvio Berlusconi, Romano Prodi et Francesco Rutelli, qui, plus que d'autres, se sont personnellement engagés pour faire prévaloir, sur la vérité, l’omertà d'un faux secret d'État.

Les ombres sur cette histoire sont particulièrement gênantes parce qu'elles ne racontent pas seulement un enlèvement maladroit, mais révèlent une conception dévastatrice de la lutte contre le terrorisme. Au nom de cette conception les services usaméricains et européens se sont mis en tête de dégrader les droits fondamentaux au rang de question secondaire, de jouet pour âmes candides, d’’oripeau.  C’est pour cela qu’Abou Omar a été enlevé: pour soustraire un terroriste présumé aux garanties et aux principes de la justice ordinaire. Et le SISMI, en acceptant d'offrir sa collaboration servile, a balayé en quelques instants  des siècles de culture et de civilisation juridique. Sur cette horreur, sur le prix politique payé, et sur les faveurs obtenues s’est ensuite abattu le couperet du secret d'État.

Nous vivons dans un pays qui a été trop souvent été offensé par ses secrets indicibles, dépossédé de toute vérité, obligé de garder le silence, de faire semblant, de ne pas comprendre. Mais jamais on n’avait trouvé, sur le besoin de nier les faits, une si parfaite harmonie entre tous les partis politiques. Comme sur la scène d'une tragédie grecque, les protagonistes ne sont plus les partis, mais le pouvoir. Ceux qui défendent l'indéfendable Pollari, défendent eux-mêmes, le privilège de mentir, de se considérér legibus solutus*. Pour une fois, n'est pas  de Berlusconi que nous devons parler, mais de cette nation. Heureuse de ne pas savoir, heureuse de ne pas juger. Convaincue désormais que pour exorciser la réalité il suffit de changer de canal.
* Princeps legibus solutus : le prince échappe à la loi, il est au-dessus d’elle.[NdT]

Source : il manifesto-Ombre italiane

Article original publié le 5/11/2009

Sur l’auteur

Fausto Giudice est membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est libre de reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner l’auteur, le traducteu et la source.

URL de cet article sur Tlaxcala :
http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=9205&lg=fr

mardi 14 août 2007

Les sites noirs

Plongée dans le programme d’interrogatoires secrets de la CIA
Par Jane MAYER, The New Yorker, 13 août 2007
Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala Au moins nous ne sommes pas aussi mauvais que les islamofacsistes, n'est-ce pas ?
Affiche d
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Austin Cline

En mars dernier, Marianne Pearl, la veuve du reporter assassiné du Wall Street Journal Daniel Pearl, a reçu un coup de fil d’Alberto Gonzales, le ministre fédéral US de la Justice. À cette époque, le rôle de Gonzales dans la mise à pied controversée de 8 procureurs US venait juste d’être révélé et l’affaire était en train de tourner au scandale à Washington. Gonzales annonçait à Pearl que le ministère de la Justice était sur le point d’annoncer quelques bonnes nouvelles: un terroriste détenu par les USA - Khalid Cheikh Mohammed, le leader d’Al Qaïda qui était l’artisan principal des attentats du 11 Septembre - avait confessé avoir tué Pearl. (celui-ci avait été enlevé et décapité il y a cinq ans et demi au Pakistan, par des militants islamistes non identifiés). L’administration préparait la publication de la transcription d’une déclaration de Mohammed dans laquelle celui-ci se vantait : “J’ai décapité de ma main droite bénie de Dieu la tête du Juif américain Daniel Pearl dans la ville de Karachi, Pakistan. Pour ceux qui en voudraient la confirmation, il y a des photos de moi tenant sa tête sur Internet.”
Marianne Pearl fut déconcertée. En 2003, elle avait reçu un appel de Condoleezza Rice, qui était alors conseillère à la sécurité nationale du président Bush, lui donnant la même information. Mais la révélation de Rice avait été secrète. L’annonce de Gonzales ressemblait à un coup de pub. Pearl lui demanda s’il avait des preuves que la déclaration de Mohammed était crédible; Gonzales prétendit avoir des preuves corroborantes mais qu’il ne les divulguerait pas. “Il ne suffit pas que des responsables m’appellent pour me dire qu’ils y croient”, dit Pearl. “Il faut des preuves.” (Gonzales n’a pas répondu à mes demandes de commentaire).
Les circonstances entourant la confession de Mohammed, que les fonctionnaires désignent par ses initiales - KSM -, avaient de quoi rendre perplexe. Il n’avait pas d’avocat. Après sa capture au Pakistan en mars 2003, la Central Intelligence Agency l’avait détenu dans des lieux secrets pendant plus de deux ans; l’automne dernier, il a été transféré à Guantánamo Bay, à Cuba. Aucun témoin n’était indiqué pour sa confession initiale et il n’y avait aucune information solide sur la forme d’interrogatoire qui avait pu l’amener à faire des aveux, bien que des articles eussent été publiés, dans le New York Times et ailleurs, suggérant que des agents de la CIA l’avaient torturé. Lors d’une audience à Guantánamo, Mohammed déclara que son témoignage était donné librement, mais il indiquait aussi qu’il avait été victime d’abus de la part de la CIA (le Pentagone a classé “top secret” une déclaration écrite de lui détaillant les mauvais traitements allégués). Et bien que Mohammed ait déclaré que des photos confirmaient sa culpabilité, les autorités U.S. n’en ont trouvé aucune. Au lieu de cela, elles avaient une copie de la vidéo qui avait été diffusée sur Internet, montrant les bras du tueur mais ne permettant pas de l’identifier.
Pour accroître la confusion, un Pakistanais nommé Ahmed Omar Saeed Sheikh avait déjà été jugé coupable pour l’enlèvement et le meurtre, en 2002. Ce terroriste éduqué en Grande-Bretagne, organisateur de kidnappings, avait été condamné à mort au Pakistan pour ce crime. Mais le gouvernement pakistanais, guère réputé pour sa clémence, avait reporté son exécution. De fait, les audiences sur cette affaire avaient été reportées un nombre remarquable de fois — au moins trente — sans doute à cause de ses liens avec le service de renseignement pakistanais, qui ont pu servir à le faire libérer après qu’il avait été emprisonné en Inde pour activités terroristes. Les aveux de Mohammed allaient encore retarder son exécution, puisque, selon la loi,pakistanaise, toute novelle preuve peut donner lieu à un appel.
Un nombre surprenant de gens proches de l’affaire ont des doutes sur les aveux de Mohammed. Une amie de longue date des Pearl, l’ancienne reporter du Journal Asra Nomani, dit : “La publication des aveux de est tombée à point en plein scandale des procureurs US, alors que tout le monde réclamait à cor et à cri la démission de Gonzales. Ça avait tout l’air d’une stratégie calculée pour changer de sujet. Pourquoi maintenant ? Ils avaient ces aveux depuis des années”. Marianne et Daniel Pearl habitaient chez Nomani à Karachi à l’époque de l’assassinat de Daniel, et Nomani avait suivi l’affaire méticuleusement; à l’automne prochain, elle donnera un cours sur ce thème à l’Université de Georgetown. Elle dit : “Je ne pense pas que ces aveux résolvent l’affaire. On ne peut pas établir la justice sur la base des aveux d’une seule personne, surtout dans des circonstances aussi inhabituelles. Pour moi, ça n’est pas convaincant”. Et elle ajoute : “J’ai appelé tous les enquêteurs. Ils n’étaient pas seulement sceptiques, ils n’y croyaient pas du tout.”
L’agent spécial Randall Bennett, chef de la sécurité au consulat US de Karachi au moment du meurtre de Pearl — et dont le rôle dans la conduite de l’enquête est décrit dans le film de Michael Winterbottom A Mighty Heart (Un coeur indomptable) — dit qu’il a interrogé tous les complices impliqués qui sont aujourd’hui détenus au Pakistan, et qu’aucun d’eux n’a indiqué que Mohammed aurait joué un rôle quelconque dans cette affaire. “Le nom de KSM n’est jamais apparu”, dit-il. Robert Baer, un ancien officier de la CIA , dit : “Mes anciens collègues disent être sûrs à 100% que ce n’est pas KSM qui a tué Pearl.” Un fonctionnaire du gouvernement impliqué dans l’affaire dit : “On peut craindre que KSM serve à en couvrir d’autres, et que ces gens-là vont être remis en liberté.” Et Judea Pearl, le père de Daniel, dit : “Il y a quelque chose de louche là-dedans. Il y a plein de questions sans réponses. KSM peut dire qu’il a tué Jésus — il n’avait rien à perdre.”
Marianne Pearl, qui dot bien s’en remettre à l’administration Bush pour que justice soit faite dans l’affaire de son mari, est prudente quand elle parle de l’enquête. “On a besoin d’une procédure qui mette à jour la vérité”, dit-elle. “Une agence de renseignement n’est pas censée être au-dessus de la loi.”
Les interrogatoires de Mohammed faisaient partie d’un programme secret de la C.I.A, lancé après le 11 Septembre, dans lequel des suspects de terrorisme comme Mohammed ont été détenus dans des “ sites noirs”—des prisons secrètes hors des USA— et soumis à un traitement dur hors du commun. Le programme a été effectivement suspendu à l’automne dernier, quand le président Bush a annoncé qu’il vidait les prisons de la CIA et qu’il faisait transférer les détenus à Guantánamo. Cet acte faisait suite à une décision de la Cour suprême dans l’affaire Hamdan contre Rumsfeld, selon laquelle tous les détenus – y compris ceux détenus par la CIA – devaient être traités en accord avec les Conventions de Genève. Ces traités, adoptés en 1949, interdisent les traitements cruels et dégradants et la torture. Fin juillet, la Maison blanche a édicté un décret promettant que la CIA allait rectifier ses méthodes afin de satisfaire aux critères de Genève. En même temps, le décret de Bush déclarait expressément qu’il ne désavouait pas le recours à des “techniques d’interrogatoire améliorées” susceptibles d’être considérées comme illégales si elles étaient utilisées par des fonctionnaires à l’intérieur des USA. Le décret implique que l’agence peut une fois de plus détenir de suspects de terrorisme pour une durée indéfinie et sans inculpation, dans des sites noirs, sans avoir à notifier leur détention ni à leurs familles ni aux autorités locales et sans avoir à leur permettre l’accès à un défenseur.
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mardi 7 août 2007

Plongée au cœur des prisons secrètes de la CIA

par Benoît Vitkine, Le Monde, 7 août 2007

Que s'est-il passé dans les prisons secrètes de la CIA où ont été enfermés nombre de suspects de terrorisme après les attentats du 11 septembre ? Dans son édition datée du 13 août, le magazine américain New Yorker propose une plongée dans ces sites secrets où, malgré les dénégations officielles, la torture semble avoir été pratiquée à grande échelle et de façon systématique. La journaliste, Jane Mayer, appuie son enquête sur un rapport confidentiel du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), qui a eu accès aux témoignages de quinze suspects désormais détenus à Guantánamo. Le rapport du CICR est confidentiel, l'organisation estimant la discrétion nécessaire à la poursuite de son travail.
Ses conclusions sont sans appel. Les responsables américains impliqués dans le programme de la CIA ont commis des "crimes sérieux", en violation de la convention de Genève et de la législation américaine, selon l'auteure de l'article. Au point que de nombreux agents de la CIA commenceraient à s'inquiéter et chercheraient à couvrir leurs arrières sur le plan judiciaire.

INTERROGATEURS FORMÉS SUR LE TAS AUX TECHNIQUES DU KGB
La genèse du programme des prisons secrètes remonte, selon la journaliste, au 17 septembre 2001, date à laquelle le président Bush a autorisé la formation d'unités paramilitaires chargées de capturer ou de tuer des cibles désignées comme terroristes dans le monde entier. A cette époque, la CIA manquait d'agents aguerris dans le domaine des interrogatoires. Des officiers ont alors épluché les archives de l'agence jusqu'à retrouver trace du plan Phoenix, utilisé par l'armée américaine au Vietnam entre 1970 et 1971, et devenu une source d'inspiration pour l'agence. Les responsables du renseignement se sont aussi tournés vers leurs alliés plus expérimentés dans la lutte antiterroriste, demandant particulièrement des conseils à l'Egypte, à la Jordanie et à l'Arabie saoudite, des pays régulièrement pointés du doigt par le département d'Etat pour leurs manquements en matière de droits de l'homme.
Quand les premiers suspects ont été capturés, la CIA n'était pas prête, et ses chefs ont alors fait appel à des "sous-traitants" extérieurs, aux méthodes décrites par le monde du renseignement comme "proches du film Orange mécanique [de Stanley Kubrick]", rapporte Jane Mayer. Ces hommes, des anciens psychologues militaires, n'avaient jamais pratiqué la torture mais avaient enseigné aux soldats comment y résister. Sous le commandement américain, ils ont pratiqué simulation de noyade, privation de sommeil, isolement, exposition à des températures extrêmes, exposition à des bruits assourdissants, humiliations sexuelles et religieuses.
Le Pakistanais Abou Zoubaydah, arrêté en mars 2002, fut soumis, rapporte Jane Mayer, à des simulations de noyade et confiné dans une cage – "la niche" – si petite qu'il ne pouvait pas se lever. Ces experts diplômés employaient un schéma de torture calqué sur les méthodes du KGB. L'objectif final du processus était de donner aux détenus la certitude que rien ni personne ne pourrait plus les sauver. Un objectif atteint, notamment, en retirant au suspect sa capacité à envisager le futur – quand sera son prochain repas, quand il pourra aller aux toilettes – et en le privant au maximum de toute perception sensorielle – en le confinant, par exemple, dans une pièce sans odeur, sans lumière, sans son. "Le KGB utilisait ces méthodes contre des individus qui s'étaient retournés contre l'Etat et obtenir d'eux des aveux inventés. Le KGB ne cherchait pas du renseignement", s'insurge dans le New Yorker Steve Kleinman, un colonel de réserve opposé au programme secret de la CIA.

"RETIRER TOUTE DIGNITÉ AU DÉTENU"
Au fil des mois, les méthodes se sont affinées, explique Jane Mayer. Chaque étape pour casser un homme était prévue, codifiée. A tel point qu'avant chaque nouvelle torture, "vous savez ce que va dire chaque détenu, parce que vous l'avez déjà entendu", confie un expert extérieur à la CIA, qui avait connaissance du protocole employé. Ce qui fait dire à la journaliste qu'aucune comparaison n'est possible entre le programme de la CIA et les abus – sanctionnés – de Guantánamo ou Abou Ghraïb, commis par des agents mal entraînés ou déséquilibrés. Chaque transfert, chaque interrogatoire a fait l'objet de plusieurs autorisations et rapports détaillés remontant au plus haut niveau de responsabilité.
Les tortures pratiquées par les agents de la CIA auraient poussé un détenu yéménite à tenter de se suicider trois fois. Pendant des semaines, voire des mois, dans sa cellule étaient diffusés des bruits assourdissants, de la musique ou des ricanements tirés de films d'horreur. Ces pressions psychologiques, de l'avis de tous les détenus interrogés, étaient plus difficiles à supporter que les abus physiques.
Autre cas cité par la journaliste, celui de Khalid Cheikh Mohammed, considéré comme l'architecte des attentats du 11 septembre. Après son arrestation, en mars 2003, Mohammed est transféré dans une prison secrète sur le sol polonais. Il subit alors maintes humilitations. Gardé nu pendant sept jours, il aurait ensuite été interrogé par un nombre inhabituel d'agents femmes, avant d'être suspendu par les bras au plafond de sa cellule, ses orteils touchant à peine le sol.

KHALID CHEIKH MOHAMMED TRANSFÉRÉ EN POLOGNE
Le témoignage de Khalid Cheikh Mohammed permet aussi d'apporter un éclairage sur un autre point. Lors de sa détention, il affirme avoir vu une bouteille d'eau minérale portant des inscriptions en polonais, ce qui viendrait corroborer les accusations du Conseil de l'Europe, qui estime que Varsovie a accueilli sur son territoire des lieux de détention gérés par la CIA.
Pour quels résultats a été mis en place ce dispositif complexe, secret, qui a suscité nombre de débats au sein de l'administration américaine ? Le général Michael Hayden, directeur de la CIA, a affirmé à plusieurs reprises que le programme des prisons secrètes était "irremplaçable". Quant au président Bush, il estime que le travail réalisé par la CIA a permis de "sauver des vies", en "empêchant de nouvelles attaques".
Mais l'exemple de Khalid Cheikh Mohammed, qui a subi plusieurs des tortures prévues par la CIA et connu les prisons de l'agence sur les sols afghan, polonais et cubain (à Guantánamo), est troublant. En tout, Mohammed a endossé la responsabilité de trente et un complots terroristes, un chiffre que les experts jugent "improbable", même pour un terroriste de haut rang. Parmi les crimes dont il s'est attribué la paternité, outre les attentats du 11 septembre, des projets d'attentats contre Bill Clinton, Jimmy Carter ou le pape Jean Paul II. Mais aussi l'assassinat du journaliste américain Daniel Pearl en 2002 au Pakistan. La version des faits donnée par Khalid Cheikh Mohammed est réfutée par les proches de Pearl. Son père, Judea, résume l'opinion de la famille : "Mohammed peut bien affirmer qu'il a tué Jésus, il n'a rien à perdre." La torture, au final, ne semble pas conduire à la vérité.
Selon Jane Mayer, le programme des "black sites" de la CIA a bien été abandonné à l'automne 2006, après les annonces en ce sens de George Bush et le transfert des derniers détenus des prisons secrètes vers Guantánamo. Mais la Maison Blanche se refuse toujours à désavouer les "interrogatoires améliorés", pourtant illégaux sur le sol des Etats-Unis. Ce qui signifie, selon la journaliste, que les agences de renseignement américaines peuvent continuer à détenir indéfiniment des suspects sur des sites secrets, sans aucune base juridique.