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samedi 9 février 2008

Le Canada, Guantánamo et l'Afghanistan dans le brouillard électoral

Revue de presse par Manon Cornellier, Le Devoir, Montréal, 9 février 2008
Le manque de transparence du gouvernement Harper ne cesse, semaine après semaine, de susciter des commentaires, éditoriaux et chroniques. Cette préoccupation n'est pas l'apanage de la communauté journalistique. Dans un reportage paru dans le National Post, Norma Greenaway constate la même inquiétude du côté du commissaire à l'information Robert Marleau, qui a dû traiter deux fois plus de plaintes cette année. Expert en gouvernance de l'Université d'Ottawa, David Zussman constate une «forte préférence pour des communications centralisées» au sein du gouvernement Harper. Greenaway évoque les fonctionnaires, ambassadeurs, ministres et députés muselés, le secret qui entoure plusieurs politiques publiques et les critiques venues du comité Manley. Ancien greffier du Conseil privé, Mel Cappe confie que la stratégie de Harper est «contreproductive». Donald Savoie, un universitaire qui a beaucoup écrit sur la concentration du pouvoir, parle d'une approche «risquée», comme l'a montré le changement de politique concernant le transfert des détenus afghans. Selon Savoie, tenir cela secret incite «les gens à soupçonner le pire et à se demander ce qu'on tente de cacher».

Le Telegram, de St. John's, déplore d'ailleurs qu'on doive de plus en plus avoir recours à la Loi d'accès à l'information pour obtenir de l'information parfois banale ou aisément accessible dans d'autres pays. Il cite l'arrêt du transfert des détenus afghans. Si les bonnes nouvelles sont tenues secrètes, imaginez les mauvaises. «Le gouvernement Harper a obtenu un mandat minoritaire en faisant campagne avant tout sur la responsabilité. Le message arrivait à point dans la foulée du scandale des commandites survenu sous les libéraux. Jusqu'à présent, les conservateurs ne semblent pas disposés à respecter cette promesse. En fait, ils s'enfoncent toujours davantage dans une culture du secret.»

James Travers, du Toronto Star, résume la chose durement: «Dans la capitale de Stephen Harper, il est plus important de croire que de savoir.» Selon Travers, Harper «sous-estime l'intelligence des électeurs en leur offrant une version simplifiée à l'excès des politiques publiques». Dans une seconde chronique, Travers pense qu'en plus d'empêcher la création d'un lien de confiance entre Harper et les Canadiens, cette approche nuit à la mission afghane. «L'appui politique à une mission qui suscite la division ne peut être maintenu sous un gouvernement minoritaire qui ne fait pas assez confiance aux Canadiens pour leur dire la vérité.» Selon Travers, le sort des détenus afghans ne préoccupe peut-être pas directement les citoyens, mais cette affaire et le secret qui l'entoure servent à rappeler aux Canadiens que le gouvernement Harper est prêt à tout pour poursuivre la mission, y compris ne pas être franc avec eux.
À la guerre...
Parlant de détenus, il y a un Canadien fait prisonnier en Afghanistan qui est toujours détenu à Guantánamo. Le refus du gouvernement Harper d'intervenir soulève l'indignation. Si Ottawa avait besoin d'une excuse pour se mouiller, écrit le Toronto Star, il l'a obtenue cette semaine lorsqu'on a appris que personne n'a vu Omar Kadhr lancer la grenade qui a tué un militaire américain. Le soldat qui a témoigné aurait déduit que c'était Khadr, même si un autre combattant se trouvait sur les lieux. Le Star trouve honteuse l'inaction d'Ottawa alors que Kadhr risque une peine de prison à perpétuité pour un acte commis alors qu'il n'avait que 15 ans et était sous l'influence de son père. Des juristes canadiens et étrangers et même le gouvernement français ont tenté de prendre la défense de Kadhr, le présentant comme un enfant soldat. Tous les autres pays occidentaux ont aussi rapatrié leurs ressortissants détenus à Guantánamo. Harper, lui, reste de marbre. «Tout ceci est indécent. Peu de Canadiens ont de la sympathie pour Khadr et sa famille, mais ce qui se passe à Guantánamo n'a rien à voir avec la justice. C'est de la vengeance, et l'assentiment du gouvernement Harper est profondément dérangeant», écrit le Star.

Le StarPhoenix, de Saskatoon, soutient que l'attitude du gouvernement canadien -- libéral d'abord et conservateur ensuite -- porte atteinte à la réputation du pays et le met dans le même camp que les États-Unis dans ce dossier. «Si un pays croit aux droits de la personne, il doit les défendre sans exception. Et si quelqu'un croit en la réhabilitation plutôt qu'en la punition des enfants victimes d'endoctrinement à des fins terroristes et militaires, il ne peut réserver cette défense qu'à des victimes anonymes à l'autre bout du monde», s'insurge le quotidien, qui ajoute: «Le Canada se bat peut-être pour les droits des enfants afghans, mais il ne semble pas avoir le courage de se battre pour les siens.»

Le Globe and Mail n'est pas plus tendre. «Par son silence, le Canada a dit aux États-Unis qu'ils pouvaient faire ce qu'ils voulaient avec le jeune prisonnier.» Dire qu'il faut laisser un processus injuste suivre son cours ne tient pas, dit le Globe. «Un citoyen mineur du Canada n'a pas été simplement puni mais humilié au moyen d'une longue et douloureuse incarcération durant laquelle il a été privé de ses droits.» Le Canada, dit le quotidien, doit imiter les autres pays occidentaux et négocier le rapatriement de Khadr.

Aux urnes...
Ça parle d'élections à Ottawa, mais c'est en Alberta qu'il y en aura le 3 mars prochain, après 37 ans de règne conservateur. «Ils sont au pouvoir depuis l'année où Janis Joplin est morte, ironise Rick Bell, du Calgary Sun, et ils se présentent comme étant d'une certaine manière la voix du changement!» Ils disent avoir un plan maintenant, ce qu'ils n'avaient pas avant. «Ils n'aimaient pas ça, avoir un plan, poursuit Bell. Ils aimaient gérer sur le pilote automatique et s'en vantaient.» Le pire est qu'ils ont des chances d'être réélus, écrit-il abasourdi.

mardi 5 février 2008

Une aile canadienne à la prison de Kaboul

Le projet est à l'étude, confirme Bernier
par Gilles Toupin, La Presse, Ottawa, 5 février 2008

«Le Canada n'est pas dans l'industrie de la construction de prisons», a déclaré aux Communes le ministre des Affaires étrangères, Maxime Bernier, en réaction à l'information publiée par La Presse hier qui révélait l'intention du gouvernement Harper de construire un bâtiment à l'intérieur de la prison de Kaboul, Pul-e-Charkhi, pour y loger les talibans capturés par les soldats canadiens.
M. Bernier répondait à une question du critique libéral en matière de défense, le député Denis Coderre.
Pourtant, a rapporté La Presse hier, c'est le directeur de la prison Pul-e-Charkhi à Kaboul qui a lui-même confirmé que des responsables canadiens avaient visité la prison il y a une dizaine de jours pour déterminer l'endroit où pourrait être aménagé cette aile canadienne.Le ministre des Affaires étrangères, interrogé plus tard sur les ondes d'une chaîne de télévision anglophone, a finalement confirmé l'information en affirmant que son ministère examinait ce scénario.
«Nous n'avons pas besoin d'un Guantánamo canadien», a aussitôt déclaré Denis Coderre, qui a qualifié M. Bernier de «pire ministre des Affaires étrangères» de l'histoire canadienne. M. Coderre a souligné que l'information publiée par La Presse était on ne peut plus crédible puisqu'elle venait du ministre de la Justice de l'Afghanistan.
Il a rappelé que la prison Pul-e-Charkhi abrite aussi une aile, aménagée à coups de millions de dollars, où les Américains emprisonnent leurs propres prisonniers; de là le surnom de Guantánamo donné par les Afghans à cette section de la prison.
«Tout cela veut dire plusieurs choses, a encore commenté le porte-parole libéral en matière de défense. Si nous sommes obligés de transférer les prisonniers dans notre propre prison, c'est que l'entente avec les autorités afghanes sur le transfert des prisonniers ne fonctionne pas.»
M. Coderre reproche au gouvernement Harper de garder le silence sur cette nouvelle affaire. «Au lieu de nous donner des réponses plates à saveur de Jos. Louis, on devrait avoir de vraies réponses, a-t-il dit aux journalistes. Parce que si on parle de bâtir une prison dans une prison, au détriment de l'OTAN, j'ai un problème avec cela. Il faut d'abord une entente entre l'OTAN et le gouvernement afghan. Deuxièmement, avant de s'embarquer dans ce projet, on devrait peut-être nous dire ce qui se passe présentement avec les détenus afghans capturés par les soldats canadiens.»
Le député Coderre croit que si le gouvernement conservateur veut gérer sa propre prison en Afghanistan, c'est peut-être en raison de son incapacité à empêcher les Afghans de torturer les prisonniers qui leur sont remis.

Dion rencontre Harper aujourd'hui
Pendant ce temps, le chef libéral Stéphane Dion s'apprête à rencontrer aujourd'hui le premier ministre Stephen Harper afin de trouver un terrain d'entente sur la suite à donner à la mission canadienne. M. Dion insiste pour que les activités de combat des Forces armées canadiennes en Afghanistan cessent dans un an et que de nouvelles tâches soient assignées aux soldats, notamment l'entraînement de l'Armée nationale afghane et la couverture sécuritaire des projets canadiens de reconstruction.
Le premier ministre, Stephen Harper, a pour sa part appuyé le rapport de l'ancien ministre libéral John Manley qui préconise la prolongation de la mission en Afghanistan à la condition que l'OTAN fournisse quelque 1000 hommes supplémentaires à Kandahar ainsi que des drones et des hélicoptères.
Hier M. Dion est demeuré ferme sur la nécessité de mettre fin à la mission de combat en février 2009. Il a cependant ouvert la porte à certains aménagements.
«Nous avons des responsabilités jusqu'en 2011, ne serait-ce qu'à cause de l'équipe de reconstruction à Kandahar qui est canadienne, a-t-il dit. Alors qu'est-ce qu'on peut faire en Afghanistan durant ces deux années-là? Il y a des choses qu'on peut discuter avec le gouvernement, mais on ne sait pas ce que lui-même propose.»

Dion et Layton incapables de s'entendre
Par ailleurs, M. Dion a rencontré hier soir le chef du NPD, Jack Layton, afin de le convaincre d'épouser le point de vue des libéraux sur la mission afghane.M. Layton voulait pour sa part que le chef libéral adopte la position néo-démocrate, qui demande un retrait immédiat et total des Forces canadiennes de l'Afghanistan. Comme on s'y attendait, les deux hommes ne sont pas parvenus à s'entendre.Les Communes seront éventuellement appelées à voter sur l'avenir de la mission militaire en Afghanistan. On ne sait pas encore si le gouvernement Harper fera de ce vote un vote de confiance.