samedi 15 janvier 2005

Ce qu’ils entendent par “torture light” - À propos du troisième anniversaire du camp de Guantanamo

Collectif guantanamo, janvier 2005

« La possibilité, pour le pouvoir exécutif, de jeter un homme en prison sans formuler aucune charge reconnue par la loi contre lui, et notamment de lui refuser le jugement par ses pairs, est odieuse au plus haut degré et elle est le fondement de tout gouvernement totalitaire, qu’il soit nazi ou communiste. »
Winston Churchill

« Aucune circonstance exceptionnelle que ce soit, ni un état ou une menace de guerre, ni une instabilité politique interne ni aucune autre urgence publique, ne peut être invoquée pour justifier la torture. »
Convention des Nations unies contre la torture, Article 2, Section 2
À guantanamo, on n’utilise pas la gégène pour infliger des secousses électriques aux détenus, comme on le fait un peu partout dans le monde, comme on le faisait (et le fait encore) en Algérie, on ne pratique pas la “falaka” comme en Grèce, en Turquie, en Tunisie et ailleurs, on ne fait pas s’asseoir les détenus sur des bouteilles brisées. Non, rien de tout cela.
À guantanamo, on pratique la “torture light” et les médias anglo-US utilisent généralement à ce sujet l’expression “allégations d’abus”. Mais le but des tortures infligées aux détenus de guantanamo - comme celles infligées aux détenus d’Abou Ghraïb, est le même : briser les hommes emprisonnés, casser définitivement leur résistance et leur volonté de vivre.
La torture est une arme de guerre contre les combattants qui n’entrent pas dans la logique bureaucratique et civilisatrice de la machine de guerre impériale. Contre les combattants et tous ceux qui sont suspects de l’être. Oh bien sûr, cela n’est jamais affirmé. Officiellement, il s’agit d’extraire des “informations vitales” visant à empêcher que de nouveaux actes terroristes soient commis. Cet argument est uniquement pour la galerie, car même un enfant peut comprendre qu’un homme détenu au secret depuis 3 ans ne pourra plus jamais fournir des informations exploitables. Mais il pourra être forcé à inventer des projets et complots, à “avouer” des crimes imaginaires. Et ainsi la torture s’en trouvera justifiée.
Les formes de torture recensées à guantanamo, comme celles révélées à Abou Ghraïb, visent à “attendrir” ou “préparer” les “clients” avant leurs interrogatoires. Les US ont donc innové dans le domaine de la culture carcérale, en instaurant une collaboration étroite et une complémentarité entre le personnel chargé du gardiennage (policiers militaires, souvent anciens gardiens de prison dans le civil et membres de la Garde nationale) et le personnel chargé des interrogatoires (CIA, FBI, services de renseignement militaires US et de certains pays d’origine des détenus, et enfin personnel civil appartenant à des entreprises privées ayant conclu des contrats de sous-traitance avec le Pentagone).
Une des bibles utilisées par les tortionnaires a été un livre d’un obscur professeur yankee sur la psychologie musulmane, où ils ont puisé des idées sur la meilleure manière d’humilier et de tenter de briser des résistants -ou supposés tels - musulmans. Ce qui a conduit à certaines innovations, parfois inspirées des méthodes pratiquées par les Israéliens. Ainsi, des témoignages de prisonnières palestiniennes font état de viols, dûment filmés et photographiés. Lorsque les victimes sont remises en liberté, les tortionnaires leur disent simplement : « Si tu parles, on envoie les vidéos ou les photos à ta famille. »
À guantanamo, on n’a pas été jusque-là. mais on pratiqué des “traitements” tout aussi pervers. Deux exemples :
-> un détenu est déshabillé, enveloppé dans un grand drapeau israélien, enchaîné au sol et soumis pendant des heures à des lumières stroboscopiques (comme dans les discothèques) et à une musique assourdissante. Objectif : la déprivation sensorielle. La victime, déjà isolée depuis des années, coupée du monde et même de ses codétenus, perd ses repères. Quand elle craque, elle est prête à signer n’importe quoi.
-> les gardiens ont fait défiler des prostituées quasiment nues devant les détenus enfermés dans des cages. Comble de la provocation, une des prostituées a jeté au visage d’un détenu - sélectionné - une serviette hygiénique imprégnée de sang menstruel. Une humiliation inqualifiable, et pas seulement pour un musulman pieux, mais pour n’importe quel homme.
Et puis, il y a le grand classique : la privation de sommeil et la rupture forcée des cycles normaux de veille et de sommeil. Cette forme de torture apparemment anodine pour qui ne l’a pas vécue a des effets dévastateurs sur la santé psychique et physique des victimes. Des anciens détenus privés de sommeil en souffrent encore, dix ou vingt ans plus tard. Les enquêtes diligentées par le Pentagone pourront éventuellement conduire à l’inculpation de quelques exécutants, comme c‘est le cas pour Abou Ghraïb, mais elles ne voudront jamais reconnaître que ces exécutants n’agissent jamais de leur initiative mais sur ordre. Évidemment, les donneurs d’ordre se gardent bien de laisser traîner des traces écrites de ces ordres, qui sont généralement verbaux. C’est pourquoi les mémorandums adressés à la Maison blanche par Alberto Gonzales, conseiller juridique de Bush devenu ministre le Justice, sont si importants : ils prouvent noir sur blanc que les ordres venaient de très haut, du sommet même de la hiérarchie, le Président en personne, ou que, du moins, celui-ci était parfaitement au courant de ce qui se passait à guantanamo, à Abou Ghraïb, Bagram, Diego Garcia et ailleurs. Ainsi Gonzales écrivait dès le 25 janvier 2002, soit 15 jours après l’inauguration du camp de guantanamo : « [La lutte contre le terrorisme] rend obsolètes les strictes limitations apportées par les Convention des Genève aux interrogatoires de prisonniers ennemis, et rend désuètes certaines de leurs dispositions. »
Douze jours plus tard, Bush signe un ordre par lequel il s’arroge le droit de suspendre l’application des Conventions de Genève dans le présent conflit (en Afghanistan et donc, à guantanamo) et dans les conflits à venir (l’Iraq). Un Président couvrant des crimes contre l’humanité perd toute légitimité. Mais il ne risque pas grand-chose. Dans l’Amérique pseudo-puritaine et soi-disant politiquement correcte, une fellation administrée au Président dans le bureau ovale par une stagiaire ambitieuse est autrement plus grave et condamnable qu’un peu de “torture light” administrée à d’obscurs barbares barbus. Loin des yeux, loin du cœur...

lundi 10 janvier 2005

La plus longue et plus grande prise d'otages du XXIème siècle entre dans sa quatrième année : guantanamo, une atteinte au droit et à la souveraineté

Communiqué du Collectif guantanamo France
Lundi 10 janvier 2005
Ce 10 janvier 2005, la détention par les USA de 545 citoyens d’une quarantaine de pays dans le camp de concentration de guantanamo, situé sur sur le territoire de la République de Cuba, entre dans sa quatrième année. Au fil du temps, 202 autres détenus ont été rapatriés du camp.
Ce terme de “camp de concentration” n’a été inventé ni pas les nazis ni par les dirigeants soviétiques, mais par les autorités royales espagnoles sur ce même territoire de Cuba il y a 120 ans, lorsqu’elles ont enfermé des paysans et des guérilleros en lutte contre l’occupation coloniale. L’expression espagnole a été traduite en allemand par les autorités coloniales allemandes dans le Sud-Ouest africain, puis par les autorités coloniales britanniques en Afrique du Sud. Guantanamo s’inscrit dans cette tradition sinistre, à laquelle l’Empire du Bien apporte des innovations terrifiantes, notamment l’usage de la torture dite “légère” (“light”).
A-t-on le droit qualifier la détention des “combattants ennemis illégaux” à guantanamo de prise d’otages ?
Oui, pour plusieurs raisons :
1° - Les hommes déportés à guantanamo ont été pour une part littéralement kidnappés sur le territoire afghan par des miliciens du général ouzbek Rachid Dostom, un criminel de guerre avéré, et remis contre paiement à l’armée US; pour une autre part, ils ont été enlevés par les services de sécurité pakistanais sur le territoire souverain du Pakistan et remis à l’armée US sans aucun respect pour les procédures légales d’extradition en vigueur dans ce pays.
2° - Aucune des clauses des Conventions de Genève sur le traitement des prisonniers de guerre n’a été respectée par les autorités US.
3° - Les autorités US refusent de se plier à l’injonction de la plus haute instance judiciaire US, la Cour suprême, qui, par une sentence émise le 28 juin 2004, a ordonné que les détenus aient la possibilité de remettre en cause leur détention devant une juridiction ordinaire US. Pour masquer ce mépris du droit, elles ont créé un organe sans aucune assise légale, le “tribunal d’examen du statut de combattant”, qui a “jugé” la plupart des détenus et a décidé de leur maintien en détention. Un seul détenu a été “jugé” libérable.
Ces derniers jours, le pouvoir exécutif US a franchi une nouvelle frontière, en désignant comme Attorney General - ministre fédéral de la Justice - Alberto Gonzales, auteur de mémorandums adressés à la Maison blanche et recommandant l’usage de la torture sur les “terroristes” capturés en Iraq et ailleurs.
Les faits graves de torture sur les prisonniers d’Abou Ghraïb en Iraq, révélés par des photos “scandaleuses”, sont étroitement liés au camp de concentration de guantanamo. En effet, les policiers militaires inculpés pour Abou Ghraïb n’ont fait qu’obéir aux ordres des services de renseignement chargés des interrogatoires des captifs.
Cette collaboration entre gardiens et interrogateurs a été instaurée tout d’abord à guantanamo avant d’être appliquée sur ordre du général Geoffrey Miller, devenu responsable des prisons US en Iraq après avoir été responsable du camp de guantanamo.Les détenus de guantanamo ont été torturés, selon des témoignages de plusieurs détenus - les détenus britanniques aujourd’hui libres ainsi que l’Australien David Hicks et le Britannique Moazzam Begg, toujours détenus -, mais la pire torture à leur encontre est la totale incertitude quand à leur sort dans laquelle ils sont maintenus.
Tout concourt à penser que les autorités US ont bien l’intention de garder ces otages à vie, pendant au moins les 30 années à venir.Cette détention de masse est une violation de l’ensemble du droit international réglementant non seulement les droits humains et le droit humanitaire, mais même les rapports entre États souverains.
Quels sont les recours possibles contre ce scandale, qualifié par les experts de “trou noir juridique” ? Il y en a peu. Le recours à la Cour pénale internationale, à la Cour internationale de justice ou à la Cour interaméricaine des droits de l’homme semble à peu près exclu pour des défauts de compétence, à moins que les États membres des Nations Unies demandent un avis consultatif à la Cour internationale de justice de La Haye.
C’est en connaissance de cause que les USA ont choisi le camp de guantanamo, le sachant à l’abri des instances judiciaires universelles. N’étant pas experts du droit international, il nous semble cependant que le seul recours non encore exploité par les défenseurs des détenus est la justice cubaine.En effet, le traité d’accord instaurant la base militaire navale de guantanamo en 1903 reconnaît expressément la “souveraineté éminente” de la République de Cuba sur le territoire de la base.
Le Parquet général de la république de Cuba devrait donc ouvrir une enquête pour “séquestration illégale” contre les USA. Même si cela n’aurait aucune conséquence pratique immédiate, cela donnerait un poids supplémentaire au combat judiciaire et politique universel contre le scandale de guantanamo.
Étant basé en France, le Collectif guantanamo veut enfin attirer l’attention sur le sort des 7 détenus français de guantanamo : 4 d’entre eux ont été “libérés” l’été dernier de guantanamo pour être aussitôt incarcérés en France. Le dossier des charges retenues contre eux nous semble pour le moins léger. Une fois de plus, la France s’est distinguée : elle est en effet le seul pays européen ayant accepté les conditions imposées par Washington pour “libérer” ses ressortissants, à savoir de les emprisonner dans leur propre pays.
Tous les autres pays ont remis en liberté leurs ressortissants : la Grande-Bretagne, le Danemark, la Suède, l’Espagne et même la Russie. Le Maroc a lui aussi décidé de poursuivre sur son sol 5 détenus rapatriés de guantanamo, mais leur procès traîne de report en report à Casablanca, où la justice semble aussi écartelée entre le respect des injonctions de Washington, par le biais du Palais royal, et le constat d’une carence de preuves et d’indices sérieux d’une quelconque culpabilité des inculpés.
Quant aux trois détenus français encore enfermés à guantanamo, le moins qu’on puisse dire, c’est que le gouvernement français ne semble pas pressé d’obtenir leur rapatriement, sans doute par ce qu’il sait très bien qu’il n’y aurait pas lieu de les poursuivre, une fois rapatriés et qu’il serait donc obligé de les remettre purement et simplement en liberté, ce qui déplairait à Washington.
Pour conclure, le Collectif guantanamo ne peut que lancer un appel général à l’opinion, aux sociétés civiles organisées, aux États soucieux du droit, à prendre fait et cause pour le droit en agissant pour que cesse le scandale de guantanamo. Nous en appelons donc, notamment, au sens du droit et à la conscience des responsables cubains et français. Nous restons à disposition de tout un chacun pour contribuer à toute initiative de nature à éclairer ce trou noir.
Le Collectif guantanamo France, 10 janvier 2005

dimanche 9 mai 2004

Guantanamo, un défi mondial, un enjeu planétaire

par Fausto Giudice*, Genève, 8 mai 2004
Intervention à la conférence : « Guantanamo : Prisonniers sans droit, le droit prisonnier?», organisée par le groupe des juristes de le section suisse d’Amnesty International.

Chers amis,
Je tiens tout d’abord à remercier Amnesty International de m’avoir invité, non pas tant parce que cela signifie une reconnaissance du travail de fourmi que mène le Collectif guantanamo, créé en février 2003 en France, mais par l’occasion que cela donne d’engager un dialogue avec vous, avec des personnes physiques, ce qui nous change un peu du dialogue par écrans interposés, dans le “monde virtuel”. Répondant à la demande des organisateurs, j’avais préparé une intervention calibrée pour ne pas dépasser 20 minutes. Mais les événements des derniers jours - le “scandale” des photos d’Abou Ghraïb en Iraq - me conduit à faire quelques remarques préliminaires non-prévues.
Je commencerai par une blague : Savez-vous quelle est la différence entre guantanamo et Abou Ghraïb ? Eh bien, à guantanamo, le personnel militaire n’a pas le droit d’introduire des appareils photo numériques. Le général Geoffrey Miller s’est bien chargé de mettre en place des dispositifs de surveillance interne pour éviter toute fuite. C’est ce même Geoffrey Miller qui a été chargé des prisons US en Iraq. Son mot d’ordre est un néologisme : il faut, dit-il, “gitmo-ize” - “guantanamoïser” les prisons en Iraq.
Qui est Miller ? C’est un général de 54 ans, ancien parachutiste, Texan. Il a été responsable du camp de guantanamo d’octobre 2002 à mars 2004. En 18 mois, il a mis au point un système carcéral performant, qu’il considère comme un “modèle” et un “laboratoire”. Il est désormais charger d’appliquer ce modèle en Iraq. Un modèle qui se résume à “surveiller, punir et...interroger”.
Miller a été nommé à guantanamo après des cafouillages sévères dans la direction du camp. Le premier commandant du camp n’a été en poste que de janvier à octobre 2002. C’est que ce général de réserve, spécialiste du renseignement militaire, avait un petit défaut : il était aussi docteur en droit et avocat dans le civil. Un juriste donc. Et ce général Michael Dunlavey, au bout de quelques mois, au vu des résultats des interrogatoires des prisonniers, a pris un coup de sang. Il a donc pris l’avion pour Bagram, en Afghanistan, la base militaire US près de Kaboul d’où étaient envoyés les prisonniers à guantanamo, et il est allé passer un savon aux gens de la CIA en leur disant : «Mais arrêtez donc de nous envoyer des Mickey Mouse ! Il n’y a pas un seul terroriste là-dedans !»
Exit donc Dunlavey. Avec son successeur, Rick Baccus, ce sera encore pire : ce général de la Garde nationale de Rhode Island s’est fait tout de suite mal voir en montrant du respect aux détenus, qu’il saluait par “Salam Aleikum”. Il a aggravé son cas en demandant à la Croix-Rouge d’afficher dans le camp des affiches indiquant aux prisonniers quelles étaient leurs obligations en tant que prisonniers de guerre : ils n’étaient obligés de déclarer que le leur nom, lieu et date de naissance et numéro matricule, rien de plus. Baccus croyait que les “combattants ennemis illégaux” étaient des prisonniers de guerre. Il avait tout faux !
Exit donc Baccus et arrive Miller. Miller installe un système de sécurité et de contrôle des prisonniers, fondé sur un système de punitions e(t de récompenses, qui vont d’un Twinkie ou un Happy meal jusqu’au transfert dans des dortoirs d’une dizaine de prisonniers. Il met au point le modèle de guantanamo, effcacement secondé par son bras droit, qui s’appelle - cela ne s’invente pas - Adolf...McQueen ! Maintenant qu’il est attelé à appliquer le modèle guantanamo en Iraq, c’est le général Jay Hood qui a pris la relève, continuant sur la lancée de Miller à guantanamo même.
Ces remarques faites, j’en viens à mon intervention.
Comme je crois qu’il y a suffisamment d’intervenants hautement qualifiés à cette tribune pour parler de guantanamo du point de vue du droit, je vais donc essayer de faire une série de remarques à partir d’une triple approche : politique, stratégique et historique.
Je crois qu'il est nécessaire de situer guantanamo dans l’espace et dans le temps pour bien comprendre à quoi exactement nous avons affaire.
Tout d’abord une définition de guantanamo; c’est celle donnée par le Collectif guantanamo dans son appel fondateur de février 2003. guantanamo, c’est le premier camp de concentration off shore de l’Empire.
Les quatre termes sont également importants :
- camp de concentration d’abord : guantanamo s’inscrit dans une lignée qui va des camps de prisonniers sudistes des Confédérés durant la Guerre de sécession aux camps d’internement des citoyens US d’origine japonaise pendant la deuxième guerre mondiale, en passant par les camps de concentration britanniques pour les Boers en Afrique du Sud au début du XXème siècle ou pour les Malais en Malaisie pendant les années 40, sans oublier bien sûr les camps nazis et l’archipel du goulag soviétique. guantanamo est donc une sorte de condensé historique de toute l’expérience de l’enfermement concentrationnaire en même temps qu’il est un laboratoire d’expérimentation de nouvelles méthodes, adaptées à la situation du XXIème siècle.
- Premier camp de concentration off shore ensuite. Off shore, c’est le terme qu’on utilise pour les plateformes pétrolières en mer et ça signifie : extraterritorial. Tous les autres camps de concentration se trouvaient toujours sur un territoire juridiquement défini, en général un territoire national ou un territoire annexé comme la Pologne occupée par les nazis. Et tous les camps avaient en général, du moins formellement, des structures et des instances juridiques internes et même dépendaient d’instances juridiques formelles, même si cela ne changeait pas grand chose au sort des prisonniers. Avec guantanamo, on assiste à l’invention d’un système carcéral échappant à toute juridiction. En somme, on est sur la lune...
- Premier camp de concentration off shore de l’Empire enfin. Oui, c’est l’aspect le plus frappant de guantanamo. Voilà des citoyens originaires de 42 pays de toute la planète capturés en Afghanistan, au Pakistan, en Gambie ou ailleurs par des soldats et des policiers venus des USA et déportés à 24 heures d’avion de là, dans les Caraïbes. La dimension planétaire du phénomène est évidente. Planétaire et impériale. À guantanamo, un pays membre de l’ONU sur cinq est représenté. guantanamo est la première prison mondialiste d’un Empire qui a une ambition de domination mondiale.
Dans les années 70, à l’époque de la bande à Baader et des Brigades rouges, certains fonctionnaires allemands avaient conçu un projet qui avait été repoussé avec une certain répulsion par leurs collègues européens : construire une prison centrale européenne de haute sécurité pour les terroristes de tous les pays du Marché commun, comme on disait alors. Le projet avait été rapidement abandonné. Aujourd’hui, guantanamo incarne le pire cauchemar paranoïaque que l’on puisse imaginer.
Mais guantanamo n’est que la pièce centrale d’un dispositif planétaire que nous avons baptisé la galaxie guantanamo. Comme l’archipel du Goulag, la galaxie guantanamo a de nombreuses filiales et succursales. Les unes sont gérées directement par l’Empire yankee, les autres sont gérées par les alliés et les marquis - c’est-à-dire les administrateurs des marches de l’Empire.
Dans la première catégorie, il faut citer la base aérienne de bagram, près de Kaboul, où sont détenus un nombre inconnu de “combattants ennemis étrangers illégaux”. Et puis, il y a Diego Garcia, une île de l’Océan Indien louée par les Anglais à l’US Army, qui en chassée les 2 000 habitants. À Diego Garcia sont sans doute détenus des “gros poissons” capturés en Afghanistan et au Pakistan. Et on est en droit de supposer que d’autres centres de détention clandestins sont disséminés dans les bases militaires US de par le monde.
Dans la deuxième catégorie, on peut citer la prison anglaise de haute sécurité de Belmarsh, où sont détenus depuis plus de 2 ans 12 étrangers musulmans sans être inculpés et privés de tout droit. 2 autres détenus, un Libyen et un Algérien ont pu enfin sortir récemment de ce guantanamo anglais. On peut encore citer la prison du Cygne blanc, dans la région russe de Stavropol, où sont détenus 7 des 8 détenus russes de guantanamo livrés à la Russie, ou encore les prisons de Malaysia, où sont détenus sans inculpation depuis 2 ans plus de 80 suspects de terrorisme.
guantanamo est le centre d’une toile d’araignée qui s’étend sur toute la planète.
Ses fonctions sont multiples :
La première fonction est la propagande de la terreur. guantanamo comme menace pour tous les enfants turbulents du Sud de la planète : “si tu n’es pas sage, je t’envoie à guantanamo”.
La deuxième fonction est le dressage. Le système carcéral adopté à guantanamo a pour objet de transformer des hommes musulmans, maigres, barbus, jugés fanatiques, solidaires entre eux, forcément ignorants et mal élevés puisqu’ils ne parlent même pas l’anglais, bref sauvages en bonshommes obèses, individualistes, amateurs de hamburgers, de coca-cola, de musique rock et de pin-ups pour calendriers de camionneur et bien sûr disposés à dénoncer leurs frères, en un mot en consommateurs modèles de l’american way of life. Les prétendus talibans doivent devenir des Mister Smith, des hommes nouveaux de l’Empire. On n’a pas cherché à les convertir en presbytériens, baptistes, méthodistes ou épiscopaliens mais cela ne saurait tarder.
La troisième fonction est l’expérimentation de nouvelles méthodes d’enfermement, de disciplinage, d’interrogatoire et, il faut le dire, de torture. C’est la dimension laboratoire. À chaque nouvel ennemi, le système impérial US a cherché à trouver des nouvelles tactiques de combat militaire, politique, idéologique et policier, donc aussi de nouvelles méthodes pour “surveiller, punir et interroger”.
C’est que guantanamo n’a pas été improvisé, mais pensé et préparé, avant même le 11 septembre 2001 et la guerre contre l’Afghanistan. Utilisée pour concentrer des boat people haïtiens dans les années 90, la base de guantanamo devait accueillir des “réfugiés” ou des prisonniers de la guerre du Kosovo, mais on y a renoncé au dernier moment. Elle devait accueillir des prisonniers faits en Iraq, mais là aussi, on y a renoncé lorsqu’on s’est rendu compte que Saddam Hussein avait préparé sur place un dispositif carcéral amplement suffisant.
Mais la quatrième et principale fonction de guantanamo est celle-ci : c’est un outil stratégique de commandement au service de la diplomatie guerrière de l’Empire. De guantanamo émanent des messages multiples, des directives même aux pays dont des ressortissants sont enfermés.
Citons quelques-uns de ces messages directifs :
1°- Les interrogatoires de tel ou tel de vos ressortissants ont permis d’établir l’existence de tel ou tel réseau terroriste dans votre pays. Nous vous demandons donc avec insistance de sévir contre telle ou telle organisation, telle ou telle personne. Sur la base d’interrogatoires surréalistes, le FBI et la CIA agissent même directement dans une série de pays, supervisant les arrestations. L’exemple le plus massif est le Pakistan, le plus meurtrier est le Yémen.
2° - Deuxième message aux pays dont des ressortissants sont détenus à guantanamo : si vous collaborez avec nos projets impériaux, on pourra éventuellement vous rendre vos détenus. C’est ce qui s’est passé avec une série de pays, qui ont pu récupérer certains de leurs ressortissants (Pakistan, Afghanistan, Arabie saoudite, Soudan, Danemark, Grande-Bretagne, Tadjikistan, Algérie entre autres). Colin Powell a envoyé un tel message à la France, la semaine dernière depuis Copenhague. Il a dit à mots couverts ceci : si la France accepte d’envoyer des troupes en Iraq, ne serait-ce que pour protéger la mission de l’ONU, les sept détenus français pourraient être libérés.Ainsi donc, les détenus de guantanamo jouent à leur corps défendant le rôle d’ambassadeurs si l’on se souvient que les ambassadeurs, historiquement, étaient des otages.
Désormais, guantanamo, auparavant connu à cause d’une célèbre chanson cubaine, est devenu un gros mot. Je citais le cas de Belmarsh, baptisé le guantanamo anglais. Je pourrais citer le local 1391, cette prison clandestine israélienne où sont détenus des Palestiniens et des Libanais, qui a été immédiatement baptisée le guantanamo israélien par les médias israéliens lorsqu’ils ont découvert son existence l’année dernière.
Rappel historique
Je passe maintenant au rappel historique qui me semble très pertinent pour replacer guantanamo.
Il touche à l’origine même de guantanamo, qui est un souvenir vivant du Premier Empire yankee.
En février 1903, le président Theodore Roosevelt signe avec le premier président cubain, Thomas Estrada Palma - qui était également citoyen des USA - un accord pour la « cession de terrains pour l’établissement de dépôts de charbon et de bases navales » à Bahia Honda et à guantanamo. Bahia Honda ne vit jamais le jour mais guantanamo devint une base navale permanente. L’accord, confirmé en juillet 1903, stipulait effectivement qu’il ne pouvait être rompu que par décision conjointe des deux signataires : la République dépendante de Cuba autorisait par là les forces navales des USA à stationner sur une portion de son territoire autant de temps que l’Empire l’estimait nécessaire. Et la nécessité devint d’autant plus durable que la « diplomatie de la canonnière » de Roosevelt Ier créa, quelques mois plus tard, l’État du Panama, jusque-là province des États-Unis de Colombie. Le gouvernement fédéral colombien ayant eu l’insolence de refuser une concession territoriale aux USA, pour la reprise de la construction du canal de Panama, la présidence US se fit l’instigatrice d’une sécession panaméenne. Aussitôt dit, aussitôt fait, la République de Panama était proclamée le 3 novembre 1903. Le 18 novembre, le Panama concédait aux USA, à perpétuité, l'« usage, l'occupation et le contrôle d'une zone de terrains […] pour la construction, l'entretien, l'exploitation, l'assainissement et la protection du dit canal. » La mer des Caraïbes devenait un point de passage direct entre l’Atlantique et le Pacifique : l’intérêt stratégique de la base navale de Guantanamo prenait une ampleur qui ne souffrait plus aucune contestation.
Mais il est fort utile de rappeler les circonstances historiques qui ont permis aux USA d’établir leur contrôle sur Cuba. Pour cela, il faut revenir quelques années en arrière.
En 1895, le Parti révolutionnaire cubain relance la guérilla contre l’Espagne, puissance coloniale. Ne parvenant pas à venir à bout de l’insurrection, la Couronne espagnole passe la main aux USA. On assiste alors à une mise en scène magique : le 15 février 1898, le navire cuirassé USS Maine de la flotte yankee explose en rade de La Havane, tuant les 268 hommes d’équipage, à l’exception notable de l’ensemble des officiers, tous invités, précisément ce soir-là, à un dîner en ville. L’explosion fut présentée par le gouvernement et les médias yankees comme une attaque espagnole. En 1975, une enquête de l’armée US conclut pourtant que la cause la plus probable était une explosion provenant de l’intérieur même du Maine. La thèse officielle privilégia alors l’hypothèse d’une explosion accidentelle de poussière de charbon dans une soute localisée près de la salle des munitions. Quelques 105 années plus tard, l’autre hypothèse - plausible bien que non retenue par la commission d’enquête militaire - est celle d’un « attentat » délibérément préparé, ou délibérément laissé préparer (il y a peu de différence), afin de justifier le déclenchement du conflit. Que conclura la commission d’enquête de l’an 2079 sur le 11 septembre 2001 ?
Le 25 avril 1898, répondant aux vœux des grands groupes de presse, des premiers grands trusts industriels et des firmes d’armement, le président McKinley déclare donc la guerre à l’Espagne. Sous le slogan « N’oubliez pas le Maine », l'escadre du commodore Dewey détruit, le 1er mai, la flotte espagnole des Philippines sans perdre un seul homme. Une guerre chirurgicale en somme. Le 3 juillet, c’est au tour de la flotte de l’amiral Cervera – dont le Cristobal Colon ! – d’être coulée, toujours en souvenir du Maine, dans la baie de Santiago de Cuba. Ce fut une véritable « guerre-éclair » : sans avions et sans blindés, 20 000 yankees opposés à plus de 300 000 soldats espagnols obtiennent, en moins de trois mois, la reddition des armées de la régente Elisabeth d’Espagne.
Le Traité de Paris de décembre 1898 organise une simple passation de souveraineté, contre paiement d’une indemnité, entre la Couronne espagnole et le gouvernement des USA sur les îles de Cuba, de Porto-Rico, de Guam et sur l’archipel des Philippines.
Contrairement à l’île de Porto-Rico qui fut annexée pour demeurer sous la tutelle directe du président des États-Unis d’Amérique jusqu’en 1952 et aux Philippines qui ne deviendront indépendantes qu’en 1946, Cuba est placée sous l’administration d’un gouvernement militaire d’occupation. L’armée yankee remplace l’armée espagnole, avec la même mission à remplir : mettre un terme à la Révolution cubaine. Le gouvernement militaire US se consacre au remplacement de l’Armée de libération par une garde rurale qu’il pouvait aisément contrôler et à l’élimination de l’« Assemblée représentative du peuple cubain armé », qui administrait les territoires libérés de l’occupation espagnole. Ce n’est qu’une fois cette politique contre-révolutionnaire appliquée par son armée d’occupation que le gouvernement yankee consentira à envisager la possibilité d’une république cubaine.
Une assemblée constituante est élue en novembre 1900, et la constitution de la République de Cuba votée en février 1901. Le peuple cubain s’étant doté d’une constitution lui permettant d’exercer sa souveraineté, les troupes yankees pouvaient évacuer l’île avec le sentiment du devoir accompli : la puissance coloniale européenne avait cédé la place à une nouvelle république américaine. Mais tel n’était pas le souhait de l’Empire.Le 27 février 1901, l'amendement proposé par le sénateur Orlando Platt est adopté par le Sénat US : son article 3 édicte que le gouvernement cubain autorise les USA à « intervenir en faveur de la sauvegarde de l’indépendance cubaine et du maintien d’un gouvernement attaché à la protection de la vie, de la propriété et de la liberté individuelle ».
Afin de permettre l’exercice de ce « droit d’intervention », l’article 7 prévoit que les USA pourront acquérir ou louer auprès du gouvernement cubain des terrains servant à « l’établissement de dépôts de charbon et de bases navales en certains points qui seront déterminés avec le Président des USA. »Surtout, et c’était là la mesure la plus destructrice de la souveraineté cubaine, l’amendement Platt proclamait que le président US ne laisserait « le gouvernement et le contrôle de l’île » au peuple cubain qu’à condition que l’amendement lui-même, voté par une institution yankee, soit « partie intégrante » de la constitution de la République de Cuba.
C’est Theodore Roosevelt qui mettra en application ce que prévoyait l’amendement Platt. Theodore Roosevelt avait préparé la guerre contre l’Espagne en tant que secrétaire adjoint à la Marine. Il était devenu vice-Président par l’utilisation médiatique de son engagement à Cuba où il incorpora des reporters au sein de son corps de volontaires, les Rough Riders (les « Rudes Cavaliers ») . L’assassinat de Mc Kinley lui permettra d’accéder à la présidence.
Roosevelt II (Franklin Delano) confirmera par le traité de 1934, qu’il n’y aurait pas de « nouvelle donne » (new deal en anglais) concernant Cuba : les limites territoriales de la base de Guantanamo demeureraient « aussi longtemps que les USA n’abandonneront pas la dite base navale ». La Deuxième Révolution cubaine de 1959 et la contestation par le gouvernement castriste de l’atteinte à la souveraineté du peuple de Cuba n’entama pas l’existence de la plus ancienne base outre-mer de l’Empire. Tout au plus, la base fut aménagée pour devenir autosuffisante en eau grâce à une usine de désalinisation, devenant plus totalement encore une enclave US sur le sol cubain.
Et c’est cette enclave qui a servi de laboratoire d’essai au Premier Empire yankee (1898-1941) avant que les bases militaires se multiplient et soient disséminées aux différents points stratégiques du Deuxième Empire (1941-2001) et du Troisième Empire (2001-…). Là est le lien entre Guantanamo et l’histoire de l’Empire yankee : c’est à guantanamo que le modèle impérial a été testé.
Quel est le modèle de domination impériale yankee ? Il peut être résumé en un schéma simple : « attentat » -> guerre -> occupation -> bases militaires. Ce schéma peut être développé ainsi :
• Un « attentat » vise une cible US, la plus symbolique possible (selon le contexte historique) afin de marquer l’opinion publique des citoyens US, et pourquoi pas l’opinion mondiale ;
• Le gouvernement US, au nom du droit de la victime à se défendre contre une agression (et sans attendre les résultats d’une quelconque enquête), déclare la guerre à un État qui fait obstacle aux Droits de l’Homme ainsi qu’aux intérêts de l’Empire (cette confusion entre les droits de l’humanité et les impérieux intérêts de l’Empire n’est-elle pas la preuve qu’il s’agit là de l’Empire du Bien ?) ;
• Les armées de l’Empire remportent une victoire par capitulation qui leur permet d’occuper le pays vaincu et d’y installer un gouvernement sensible aux intérêts yankees ;
• Ce gouvernement mis en place par l’armée d’occupation s’empresse de céder aux USA, afin que ceux-ci protègent l’indépendance du peuple fraîchement libéré (car les USA, comme Napoléon Ier, n’entreprennent que des guerres de libération), des bases militaires pour une durée proche de la permanence.
Par une répétition qui doit nous interroger, c'est ce schéma grossier de domination qui a été suivi lors des trois vagues d’expansion impériale yankee :
• L’explosion du Maine a justifié l’invasion de Cuba et des Philippines et l’élimination de leurs mouvements révolutionnaires, l’imposition de l’amendement Platt à Cuba, l’ouverture de l’économie cubaine aux capitaux yankees et l’établissement de la base de guantanamo ;
• L’attaque du 7 décembre 1941 sur Pearl Harbor a permis une vaste offensive dans le Pacifique, l’élimination de la concurrence de l’Empire nippon, son remplacement par une « démocratie industrieuse » et l’utilisation du Japon comme base de contrôle et de surveillance face à la Chine communiste. Remarque en passant sur Pearl Harbor : L’attaque a, encore récemment, suite aux attentats du 11 septembre 2001, été présentée comme un « attentat » dans le sens où il se serait agi d’une attaque surprise puisque l’Empire nippon n’avait pas déclaré la guerre à l’Empire yankee.
L’argument doit être sérieusement réexaminé lorsque l’on sait que le gouvernement US avait mis en place, à l’été 1941, un embargo total sur l’approvisionnement japonais en fer et en pétrole ; des mesures que Radhabinod Pal, un des juges au procès pour crimes de guerre des responsables japonais, en désaccord avec le verdict final, estima être « une menace claire et réelle pour l’existence même du Japon ». En réalité, le gouvernement US avait prévu, et voulu, cette guerre : l’attaque aérienne contre la base hawaiienne lui permit de faire basculer l’opinion publique jusque-là opposée au déclenchement de toute hostilité. Pearl Harbor offrit également l’occasion de créer un gigantesque complexe militaro-industriel qui permit aux forces US d’intervenir simultanément dans le Pacifique, en Afrique du Nord et en Europe au cours de la seconde guerre mondiale et de s’imposer comme le seul empire capitaliste – le 2e Empire yankee – face à l’Empire soviétique.
Enfin, il faut se rappeler que l’attaque sur Pearl Harbor eut lieu sous la présidence de Franklin D. Roosevelt, cousin de Théodore Roosevelt et, comme lui, ancien Secrétaire adjoint à la Marine. Elle servit également de justification à l’internement de plusieurs dizaines de milliers de citoyens US d’origine japonaise dans des camps de concentration.
• On observe un mécanisme similaire dans le déclenchement de l’intervention militaire US au Vietnam. Entre le 2 août et le 4 août 1964, deux destroyers US, le Maddox et le Turner Joy, qui se sont aventurés dans les eaux territoriales du Nord-Vietnam, essuient des tirs de la part des Nord-Vietnamiens. C'est du moins ce qu'affirment les services secrets de Washington (les équipages des navires concernés nieront plus tard la réalité de cette agression). Cet incident du golfe du Tonkin fournit au président Johnson le prétexte à une intervention militaire. Il lance dès le 4 août les premiers raids sur les positions communistes au Sud-Vietnam et, le 7 août, il obtient du Congrès les pleins pouvoirs militaires pour un engagement contre le Nord-Vietnam. Le 7 février 1965, l’aviation US commence à bombarder le Nord-Vietnam. On connaît la suite : 10 ans de guerre et le plus grand échec de toute l’histoire impériale des USA.
• Enfin, les attentats du 11 septembre 2001, ont justifié – pour l’heure - l’invasion de l’Afghanistan et de l’Iraq, l’élimination de deux régimes qui refusaient de céder à l’Empire sur la question d’un oléoduc pour les Talibans et des deuxièmes réserves mondiales de pétrole pour Saddam Hussein, la mise en place de gouvernements aux ordres à Kaboul et à Bagdad (lorsqu’aura cessé une période d’administration militaire US qui pourrait durer de quelques mois à plusieurs années) et l’établissement ou le renforcement de multiples bases militaires en Asie centrale et au Proche-Orient.
Voilà ce que je tenais à dire pour tracer un cadre général dans lequel replacer le défi mondial constitué par guantanamo. J’ai voulu ainsi vous donner une idée de la philosophie générale qui motive le Collectif guantanamo. Et je conclurai en rappelant que seules des multitudes humaines colorées, éclairées et organisées peuvent faire échec à l’Empire et à son goulag tropical. Je pense que nous aurons à débattre de cet aspect de la problématique qui nous réunit.

* Président du Collectif guantanamo, France.