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mercredi 21 mai 2008

Guantanamo, l'hypocrisie européenne

Note de lecture sur le livre "Mission Guantanamo" d'Anne-Marie Lizin. Préface de Boutros Boutros-Ghali, Ed. Perrin, 182 pages, 14,80 €
par Corine Lesnes, Le Monde, 20 Mai 2008
Représentante spéciale pour Guantanamo de l'Assemblée parlementaire de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), l'ancienne présidente du Sénat de Belgique Anne-Marie Lizin fait partie de ceux qui plaident pour aider les Etats-Unis à vider la prison ouverte en janvier 2002 par le Pentagone pour accueillir les détenus de la "guerre antiterroriste".
Pour elle, il entre beaucoup d'hypocrisie dans la position des Européens, qui dénoncent le "trou noir" juridique créé par l'administration Bush, mais refusent de donner un visa aux prisonniers que les Américains ne demandent qu'à libérer. "Il y a un sentiment antiaméricain un peu simpliste, regrette-t-elle : "Ce sont eux qui ont créé le problème. A eux de le résoudre"." A quelques mois de l'élection présidentielle aux Etats-Unis, elle a aussi noté les réticences à "aider les républicains". Une erreur, selon elle ("les démocrates sont demandeurs, aussi, de cette fermeture"). Et un déni d'humanité pour les innocents qui attendent un asile.
Dans ses rapports à l'OSCE, une organisation de 56 membres dont les Etats-Unis, Mme Lizin a recommandé la fermeture du camp, tout en évitant de prendre de front Washington, ce qui lui a valu les éloges de John Bellinger, le "M. Guantanamo" du département d'Etat, pour la manière avec laquelle elle a "dépassé l'hystérie" internationale sur le sujet. Dans son livre, elle expose ses "négociations secrètes pour vider la prison de la Navy".
Elle raconte avec le ton d'une personne qui est entrée dans la cage aux lions, a essayé de les amadouer, et qui, n'ayant pas été dévorée, plaide qu'ils se sont beaucoup assagis. A sa première visite à Washington, en 2005, elle s'est vu opposer un refus catégorique de la part des autorités : pas question de visiter "Gitmo". Deux ans et demi plus tard, elle faisait du lobbying à Helsinki en compagnie d'une équipe du Pentagone et du département d'Etat pour trouver des points de chute aux détenus dont les Etats-Unis souhaitent se décharger.
Quand le récit s'achève, en décembre 2007, il reste encore 275 détenus à Guantanamo, dont une centaine de Yéménites pour lesquels les Etats-Unis essaient de négocier un programme de "rééducation" similaire à celui qu'ils ont mis en place avec l'Arabie saoudite. Et vingt-trois détenus que les Américains appellent "NLEC" ("no longer enemy combattants"). Ceux-là ne sont plus considérés comme "dangereux", pour autant qu'ils l'aient jamais été, mais ils ne peuvent être renvoyés dans leurs pays pour des raisons multiples. Parmi eux, seize Ouigours, quatre Ouzbeks, un Egyptien, un Palestinien et un Somalien.
Pour Mme Lizin, il entre une part de "responsabilité internationale" dans le combat assumé par les Américains. C'est pourquoi elle en appelle à la "solidarité" entre l'Europe et les Etats-Unis. Dès lors qu'il ne restera plus à "Gitmo" que les 80 suspects que les Etats-Unis entendent juger, le Pentagone fera moins de difficultés pour les transférer sur le continent, et le camp pourra être fermé, affirme-t-elle.
Tout aussi controversées risquent d'être les pages consacrées au projet de révision des conventions de Genève pour les adapter aux conflits asymétriques "modernes". Depuis les attentats de 2001, les Etats-Unis essaient d'entraîner leurs partenaires dans cette logique, que réfutent le gouvernement suisse et les organisations humanitaires. Le candidat républicain John McCain est favorable à une réflexion sur le sujet, ainsi que nombre de démocrates. Pour Mme Lizin, une nouvelle fois d'accord avec les responsables américains, c'est à l'OTAN qu'il appartient de jeter les bases d'une nouvelle convention.

mercredi 6 juin 2007

Les enlèvements et les tortures par la CIA : des « faits de la vie »

Par Juan Gelman, 3 juin 2007
Les attentats terroristes brutaux de Londres et de Madrid diluent, non sans raison, un fait peu diffusé : l'immense majorité des attaques de cette nature perpétrés dans les pays de l'Union Européenne (UE)-27 États, y inclus la Roumanie et la Bulgarie, récemment incorporés- sont commis par des groupes nationaux indépendantistes ou d'extrême-gauche et d'extrême-droite. C'est ce qu'établit le « Rapport sur la situation et les tendances du terrorisme dans l'UE-2007 » réalisé par Europol (www.europol.eu.int, 10/4/07). Le Bureau Européen de Police a son siège à La Haye et peu de personnel, pour l'importance de sa tâche : quelque 400 fonctionnaires et 90 officiers de liaison. Mais des agents ou équipes de centaines d'instances exécutent les détentions qu'Europol estime nécessaires. Celles-ci conservent une relation asymétrique avec le type d'attentat.
Le rapport d'Europol -organisme de renseignement créé en vertu du Traité de Maastricht de 1992- établit qu'en 2006, l'année analysée, il y a eu 498 attentats terroristes dans les nations de l'UE, dont 424 furent réalisés par des groupes indépendantistes, 55 par des anarchistes et d'extrême gauche, 17 par des acteurs divers, un par des extrémistes de droite et un par des islamistes. Néanmoins, le rapport souligne que, « en dépit du faible nombre d'attaques terroristes islamistes, la moitié des personnes arrêtées pour terrorisme sont islamistes ». Sur les 706 arrêtés, 257 sont des citoyens de pays islamiques et l'organisme n'a désarticulé que trois opérations en état de conception ou de préparation ou sur le point d'être exécuté au Danemark, au Royaume Uni et en Allemagne. Peut-être que ce nombre relativement exagéré de détentions a à voir avec les tensions raciales et la barrière contre les immigrants dressée par les gouvernements de l'UE? Il semblerait.
« Le terrorisme islamiste est clairement une priorité », souligne Max-Peter Ratzel, directeur d'Europol, dans la préface du rapport. C'est pour cela que sur ses 44 pages, neuf sont consacrées à l'analyse du terrorisme islamique, cinq au terrorisme de l'ETA et de ses taldes Y (groupes de réserve, NdT), du Front de Libération Nationale de la Corse et de l'Union des Combattants Corses et guère plus de trois au terrorisme de l'extrême gauche. L'autre mérite une qualification spéciale : « la violence d'extrême droite doit être recherchée principalement comme extrémisme d'extrême droite et non comme terrorisme d'extrême droite ». Les différences sont les différences. Les pays les plus affectés par le terrorisme indépendantiste -ainsi le définit le rapport- sont l'Espagne et la France, qui en 2006 ont souffert de 60 pour cent des attentats de ce type.
Moins de 10 pour cent des détenus en relation avec des attentats islamistes sont suspectés de planifier ou de réaliser des opérations terroristes. Devant l'absence de preuves de leur participation à de telles activités, le rapport d'Europol se centre sur ce qu'il appelle des délits de propagande et déplore l'absence de lois et de réglementations qui permettent de les poursuivre et de les condamner. Il souligne que la propagande islamiste est aujourd'hui « très raffinée, de meilleur qualité, plus professionnelle », que les vidéos des dirigeants d'Al Qaida et d'autres groupes terroristes sont sous-titrées en anglais et que « ces faits peuvent indiquer qu'on assiste à une offensive médiatique globale et coordonnée des terroristes islamistes ». Il serait naturel que les agences de publicité s'occupent de ces définitions, bien qu'il ne soient pas gênés par l'appui que les grands médias usaméricains accordent au terrorisme que le gouvernement Bush déploie, y inclus en Europe.
Le gouvernement d'Allemagne a demandé à Interpol, à la requête d'un juge de Munich, la détention de 13 nord-américains soupçonnés d'avoir participé, fin 2003, à l'enlèvement et au transport en Afghanistan, à la torture et au viol du citoyen allemand Khaled El Masri. Le tribunal d'appel usaméricain du circuit 4 a rejeté pareille prétention. Un procureur italien a délivré un ordre d'extradition de 22 agents de la CIA et de quatre autres impliqués dans l'enlèvement du religieux Mustafa Hassan Nasr (Abou Omar, Ndt), arrêté dans une rue de Milan, envoyé en Égypte et torturé. John Bellinger, conseiller juridique de la secrétaire d'État Condoleezza Rice, a déclaré que les USA n'extraderont pas les agents en Italie et a prévenu que la recherche des activités secrètes de la CIA dans l'Union Européenne pourrait saper le coopération euro-nordaméricaine en matière d'espionnage (AP, 28/2/07). Comme l'a dit le professeur de Harvard Viktor Mayer-Schoenberger : « Ce qui est considéré comme délictueux en Allemagne n'est pas considéré délictueux aux USA ». Il en est de même dans beaucoup d'autres endroits de la planète.
Le Parlement Européen a accusé le Grande Bretagne, l'Italie, la Pologne et d'autres pays de complicité avec la CIA dans le transfert de personnes suspectées de terrorisme dans les prisons clandestines de pays tiers et enregistré dans un rapport que des avions de la CIA ont réalisé à cette fin 1254 vols secrets dans l'espace aérien européen en violation des lois internationales en vigueur. Pour Bellinger, le rapport « manque d'équilibre, il est inexact et injuste ». Pour Bellinger, les requêtes des tribunaux italiens et allemands sont hors de propos : les enlèvements et tortures de citoyens innocents « sont simplement des faits de la vie ».
Original : www.pagina12.com.ar/diario/contratapa/13-85939-2007-06-03.html
Traduit de l'espagnol par Gérard Jugant et révisé par Fausto Giudice, membres de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est en Copyleft pour tout usage non-commercial : elle est libre de reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner sources et auteurs.

samedi 3 mars 2007

Les USA n'extraderont pas les agents de la CIA qui ont kidnappé Abou Omar en Italie

Par Jean-Pierre Stroobants, Le Monde, 1er mars 2007

John Bellinger, conseiller juridique du département d'Etat américain, a indiqué à Bruxelles, mercredi 28 février, que son pays n'extraderait vers l'Italie aucun des 26 agents de la CIA poursuivis dans ce pays pour avoir enlevé, en février 2003, l'ex-imam égyptien Ossama Moustafa Hassan Nasr, alias Abou Omar. La demande d'extradition n'a pas été envoyée à Washington par le ministre italien de la justice, Clemente Mastella, mais M. Bellinger a indiqué qu'elle ne serait, de toute manière, suivie d'aucun effet.
Abou Omar a été incarcéré en Egypte durant quatre ans, avant qu'un tribunal ne le libère. Il affirme avoir été torturé.Emissaire habituel du gouvernement américain auprès des institutions bruxelloises, M. Bellinger tente d'y justifier la politique antiterroriste américaine. Après avoir rencontré ses homologues européens et avant une visite à l'OTAN, il a expliqué aux journalistes tout le mal qu'il pensait de l'idée de poursuivre les enquêtes sur les vols secrets de la CIA. Selon M. Bellinger, cela pourrait affaiblir la coopération euro-américaine dans le domaine du renseignement. Le Parlement européen a recensé plus de 1 200 vols secrets depuis 2001 et estime que certains ont transporté de prétendus "ennemis combattants", en violation du droit international.
Pour l'adjoint de la secrétaire d'Etat Condoleezza Rice, le rapport du Parlement est "déséquilibré, inexact et injuste". "Nous ne pouvons, d'une manière ou d'une autre, dire que toutes les activités de renseignement sont illégales ou douteuses", a poursuivi M. Bellinger.
La Roumanie et la Pologne auraient-elles abrité des prisons secrètes ? Le diplomate élude, évoquant "diverses allégations" qui ne seraient que des "rumeurs".Le gouvernement américain est, depuis quelques jours, soumis à d'autres questions, relatives au sort de terroristes présumés qui ont vraisemblablement été détenus par les services secrets. Le président George Bush, reconnaissant, en septembre 2006, l'existence d'un tel programme, avait affirmé que les derniers prisonniers - quatorze détenus - avaient été transférés à Guantanamo. L'organisation de défense des droits de l'homme, Human Rights Watch (HRW), estime pour sa part que 38 personnes n'auraient pas réapparu et pourraient encore être emprisonnées sous le contrôle de la CIA ou dans des pays pratiquant la torture."Il est incorrect d'évoquer des disparitions", a commenté M. Bellinger de manière évasive. Selon lui, les terroristes capturés par les Etats-Unis sont à Guantanamo où ils ont été soit simplement interrogés, soit relâchés, soit remis à des pays qui se chargent de les juger.
Pressé de questions sur l'avenir du camp de détention cubain, M. Bellinger a réaffirmé que son gouvernement comptait le fermer lorsque le sort des personnes qui y sont détenues serait réglé. Il déplore, à cet égard, que les Etats européens critiquent mais ne fassent aucune "proposition constructive", par exemple pour accueillir des prisonniers qui ne peuvent, pour diverses raisons, être renvoyés vers leur pays d'origine.

mardi 19 décembre 2006

Seize détenus de Guantanamo ont été transférés en Arabie saoudite

Une centaine d'autres attendent d'être transférés ou relâchés dans les pays disposés à les recevoir.
Washington - Le ministère de la défense des États-Unis a annoncé, le 14 décembre, que 16 personnes qui avaient été détenues à la prison militaire de la base navale américaine de Guantanamo (Cuba) dans le cadre de la guerre mondiale contre le terrorisme avaient été envoyées en Arabie saoudite.
La décision de transfert a été prise par un conseil administratif qui, après examen de leur cas, a conclu que ces personnes ne constituaient plus un danger pour les États-Unis ou pour leurs alliés.
Les États-Unis procèdent à des consultations avec d'autres pays afin de savoir s'ils pourraient accepter de recevoir une centaine d'autres détenus déclarés aptes à être libérés dans un pays d'accueil ou à être transférés aux autorités d'un pays disposé à accepter cette responsabilité. M. John Bellinger, conseiller juridique du département d'État, avait déclaré, le 3 novembre, à la faculté de droit de l'université Harvard que les États-Unis « ne tenaient pas à les détenir pendant encore très longtemps ».La difficulté, avait-il dit, est que nombre de pays ne veulent pas accepter les détenus, certains allant même jusqu'à nier que ces personnes soient de leur nationalité.
Or le président Bush tient réellement à fermer la prison militaire de Guantanamo, avait poursuivi M. Bellinger. Il comprend fort bien, comme le fait la secrétaire d'État, Mme Condoleezza Rice, que cette question suscite des problèmes pour les États-Unis dans l'ensemble de la communauté internationale.Depuis 2002, 360 détenus ont quitté Guantanamo pour les pays suivants : l'Afghanistan, l'Albanie, l'Allemagne, l'Arabie saoudite, l'Australie, le Bahreïn, la Belgique, le Danemark, l'Égypte, l'Espagne, la France, l'Iran, l'Irak, la Jordanie, le Koweït, les Maldives, le Maroc, l'Ouganda, le Pakistan, le Royaume-Uni, la Russie, le Soudan, la Suède, le Tadjikistan, la Turquie et le Yémen. Durant la seule année 2006, on a compté 96 départs de Guantanamo.Les personnes qui ne sont pas aptes à être libérées ou transférées parce qu'elles continuent de représenter un danger dans le cadre de la guerre contre le terrorisme seront jugées selon les règles établies par la loi sur les commissions militaires votée par la 109e législature.
M. Bellinger a déclaré, le 15 novembre, à la faculté de droit de l'université Duke que cette loi établissait un cadre juridique satisfaisant pour ces procès « car elle apporte toutes les garanties fondamentales d'équité et de procédure » et répond à la plupart des préoccupations soulevées par le Congrès et par la communauté internationale.
Source : Jacquelyn S. Porth, http://usinfo.state.gov/francais/, 19 décembre 2006