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mercredi 20 juin 2007

« J’ai vu l’horreur à Guantanamo »

par Amel Blidi , El Watan 19 juin 2007

Lorsque Joshua Colangelo-Bryan, brillant avocat new-yorkais, a décidé de représenter six détenus bahreïnis à Guantanamo Bay, il n’imaginait probablement pas voir une telle détresse.
Face à la persistance d’une politique américaine aveugle, il ne trouve plus d’autre issue que de raconter inlassablement l’histoire de ses clients, devenus aujourd’hui ses amis, espérant pouvoir sensibiliser les Américains à la tragédie qui se déroule de l’autre côté de la rive. Rencontré à Washington DC, maître Colangelo-Bryan commence par brosser un tableau de l’actuelle politique américaine. Il dénonce les embûches que l’administration Bush et l’ancien Congrès républicain ont semé sur la route des avocats américains qui souhaitent défendre les prisonniers du Guantanamo. Son histoire remonte à l’été 2004, date à laquelle l’avocat new-yorkais a fait son premier voyage dans l’île-prison. Avant de pouvoir effectuer ce voyage, il a dû subir une inspection rigoureuse du FBI. « Ils sont venus chez moi, ils ont rencontré mes voisins, inspecté mon bureau, ils ont fait des recherches sur les pays que j’ai visités, ils se sont assurés que je payais mes impôts, que je ne prends pas de drogue, etc. », raconte Me Colangelo-Bryan.
« La pire espèce »
A cette époque, la prison du Guantanamo était méconnue des Américains. Seulement deux avocats, un Anglais et un Australien, avaient osé faire le voyage au bout de l’enfer. « Bush nous avait dit que ces gens-là étaient de la pire espèce, qu’ils ont consacré leur vie dans le seul but de tuer les Américains et je le reconnais volontiers aujourd’hui : j’étais effrayé », confie Joshua. Des idées confuses se bousculent dans sa tête. Il luttera longtemps contre les démons de la peur. « J’étais effrayé à l’idée de m’asseoir avec des tueurs, seul », reconnaît-il. Ses craintes, dit-il, se sont dissipées aussitôt qu’il a vu le visage souriant de Djoumâa Al Dossari, son premier client bahreïni. « C’était certainement le sourire le plus large et le plus amical que je n’ai jamais vu de ma vie. Je n’ai jamais été aussi bien accueilli, il m’a donné l’accolade très chaleureusement », raconte-t-il. Alors que Joshua s’attendait à rencontrer un monstre venu tout droit des camps d’entraînement de Ben Laden, il n’a vu en Djoumâa qu’un petit gars chétif et souriant. « C’est quelqu’un de sociable, il mourait d’envie de rencontrer quelqu’un de l’extérieur, il n’en pouvait plus de l’enfer de sa prison », glisse Me Colangelo-Bryan. Ce jour-là, Djoumâa et son avocat ont discuté pendant des heures. Joshua a d’abord pris le soin d’expliquer à son client, preuves à l’appui, qu’il avait été envoyé par sa famille du Bahreïn. Comme il est fréquent que des gardes se fassent passer pour des avocats, Joshua avait à cœur d’écarter toute suspicion de guet-apens. Puis Djoumâa s’est mis à évoquer son enfance, ses longues rêveries devant les plages d’El Manama et puis son cauchemar à Guantanamo. « C’est là que j’ai réalisé ce qui se passait. Je n’imaginais pas une telle horreur, je n’arrivais pas à y croire », lance Me Colangelo-Bryan. Selon lui, Djoumâa était battu tous les jours par les gardes de la prison (généralement des femmes). Le prisonnier bahreïni garde les stigmates des mauvais traitements qu’il subissait, notamment une blessure, très grave, au nez. Il vivait dans la cellule n° 5, une petite cave sans fenêtre. Djoumaâ est isolé dans une cellule ; il ne peut même pas voir d’autres détenus ou seulement leur parler en criant. Le seul livre qu’on lui permet de lire dans sa cellule est le Coran et quelques lettres. On ne cesse de lui répéter qu’il passera le restant de ses jours dans cette prison. L’avocat a découvert sur place la précarité judiciaire même. « Aucun de nos clients n’a été incarcéré pour crime. Ils ont été accusés de diverses choses. L’un d’entre eux a été accusé d’avoir rencontré un homme qui plus tard a combattu sur "la ligne de front". Pour être clair, notre client n’a pas été accusé de combat, seulement l’homme qu’il a rencontré a été accusé de combat. Un autre client a été accusé de vouloir combattre. Un autre, connu pour ses actions de bienfaisance en Afghanistan, a été accusé de soutenir les talibans », témoigne Me Colangelo-Bryan. Il précise que tous les clients des avocats ont été arrêtés au Pakistan par des autorités pakistanaises « avec très peu de preuves ». « En fait, la plupart de nos clients ne sont même pas accusés de vouloir nuire aux Etats-Unis », ajoute-t-il. L’avocat s’est déplacé onze fois à Guantanamo. « La plupart des détenus vivent isolés dans de petites cellules durant 22 à 24 heures par jour. Généralement, ils ne peuvent absolument rien voir de leur cellule. Quand ils vont s’exercer, ils sont mis dans de petits camps. Cet isolement est très préjudiciable », dira-t-il.
Seule issue, le suicide
A la fin de l’année 2005, lors d’une rencontre avec l’avocat new-yorkais, Djoumâa faisait part de son extrême solitude. « Comment puis-je faire pour ne pas devenir fou, ne cessait-il de répéter. Je lui disais alors qu’il pouvait m’écrire à chaque fois qu’il se sentait seul », raconte Joshua. Ce jour-là, en présence de son avocat, Djoumâa a demandé à ses gardes la permission d’utiliser les toilettes. Bizarrement, il y est resté plus longuement qu’à l’ordinaire. De nombreuses minutes sont passées, Joshua commençait à s’inquiéter. En se dirigeant vers les toilettes, il fut horrifié de voir une mare de sang. Le corps de Djoumâa gisait là, paraissant sans vie. Djoumaâ semblait avoir été étranglé, son visage ensanglanté. Ne sachant que faire, Joshua a crié le nom de son ami à de nombreuses reprises. En vain. Il a appelé les gardes, à bout de nerfs. « Ils ont allongé son corps devant moi, je n’y ai vu aucun signe de vie ». Les gardes ont dû demander à l’avocat de quitter les lieux. Abattu, il s’est précipité vers la sortie pour appeler les secours. Durant la même nuit, il a rencontré un militaire qui l’a quelque peu rassuré sur l’état de son client, lui disant que Djoumâa était toujours en vie. Il s’est avéré par la suite que le détenu bahreïni avait tenté de mettre fin à ses jours. « J’ai essayé de lui envoyer des livres, j’ai demandé à sa famille de lui transmettre des DVD », indiquera Joshua. Cruel hasard du calendrier, c’est à cette période que le Congrès à majorité républicaine a légiféré une loi « sur mesure » interdisant aux avocats américains de plaider la cause des prisonniers étrangers (voir encadré). Ligoté, l’avocat new-yorkais craint aujourd’hui pour l’avenir de son ami. Il a appris que Djoumâa a déjà fait trois autres tentatives de suicide. « Je ne peux rien y faire », a affirmé Me Colangelo-Bryan, dépité. Djoumâa vit aujourd’hui dans une minuscule cellule entre celle d’un Yéménite qui se prend pour le Christ et un autre qui ne cesse de parler à lui-même. « Je l’ai rencontré voilà trois semaines, il se demandait comment faire pour survivre », nous dira Me Colangelo-Bryan. L’avocat tente aujourd’hui d’exercer des pressions sur le gouvernement bahreïni afin que son client soit extradé. « Certains détenus sont rentrés chez eux, se sont mariés, ont eu des enfants, grâce à des efforts diplomatiques. Pourquoi pas Djoumâa », lance-t-il. Au total, près de 400 détenus ont été relâchés. C’est toujours avec une grande émotion que Joshua évoque son amitié avec Djoumâa. « Aujourd’hui, nous avons notre propre langage, nous avons le même sens de l’humour. Quand il m’arrive de lui rendre visite, nous parlons d’amour, de mariage, de films… », relatera-t-il. Et d’ajouter qu’il « est temps qu’on mette des visages sur de simples chiffres ». Aujourd’hui, il fait de son mieux pour que Djoumâa ne perde ce qui est le plus précieux dans ce genre de situation : l’espoir.
Source : http://www.elwatan.com/spip.php?page=article&id_article=70758

samedi 13 janvier 2007

"Un scandale et une anomalie de notre époque"

par Eric Glover, Courrier international, 11 janvier 2007 Manifesation devant l'ambassade US à Londres le 11 janvier 2007. Photo : AI

Triste anniversaire, ce jeudi, pour les droits de l'homme et aussi pour la justice américaine. Il y a cinq ans exactement que les premiers prisonniers arrivaient sur la base américaine de Guantanamo, à Cuba. C'était le 11 janvier 2002. La presse internationale s'émeut de ce qu'elle juge être une honte pour la démocratie.
"Je vous écris depuis l'obscurité du camp de détention américain de Guantanamo, dans l'espoir de faire entendre nos voix de par le monde. Ma main tremble en tenant mon stylo." Le quotidien californien Los Angeles Times publie la lettre adressée à son avocat par Jumah Al-Dossari, un ressortissant du Bahreïn âgé de 33 ans. "Le ministère de la Défense n'a pas classé ce courrier secret-défense", ajoute le journal américain.

"En janvier 2002, j'ai été arrêté au Pakistan, on m'a aveuglé avec un chiffon, on m'a menotté, on m'a drogué et mis dans un avion à destination de Cuba. Quand je suis sorti de l'appareil, je n'avais pas la moindre idée de l'endroit où je me trouvais. J'ai ensuite été conduit dans le camp X-Ray et enfermé dans une cellule où je ne disposais que de deux seaux. L'un vide et l'autre rempli d'eau. Le premier était pour uriner et le second pour se laver."

"A Guantanamo, des soldats m'ont attaqué, mis à l'isolement, menacé de mort, menacé de tuer ma fille et dit que je resterais à Cuba pour le reste de ma vie. Ils m'ont privé de sommeil, forcé à écouter de la musique extrêmement forte et m'ont éclairé le visage avec des lumières très violentes. Ils m'ont placé dans des chambres froides durant des heures en me privant de nourriture, de boisson et de la possibilité d'aller aux toilettes ou de me laver pour la prière. Ils m'ont enveloppé dans le drapeau israélien en m'affirmant que la croix et l'étoile de David étaient en guerre sainte contre le croissant. Ils m'ont frappé jusqu'à ce que je perde connaissance. Ce que j'écris là n'est pas le produit de mon imagination. Ces faits sont parfaitement vérifiables auprès d'autres captifs, de représentants de la Croix-Rouge, des enquêteurs ou des traducteurs. Durant ces années à Guantanamo, j'ai été interrogé de nombreuses fois et on m'a demandé de reconnaître que j'appartenais à Al-Qaida et que j'étais impliqué dans les attaques contre les Etats-Unis. Je leur ai répondu que je n'avais aucun lien avec tout cela."

[NDLR Chronique de guantanamo : On peut lire une longue lettre de Jumah Al Dossari adressée à son avocat en juillet 2005]

La version d'Asif et de Ruhel, qu'invoque Esteban Beltrán Verdes dans El País, confirme en tout cas ces dires. Le président d'Amnesty International Espagne rapporte dans le quotidien espagnol le témoignage de ces deux anciens détenus qui, en juillet dernier, "ont raconté publiquement leur détention. Etiez-vous religieux avant d'arriver à Guantanamo ? Que faisiez-vous réellement en Afghanistan quand on vous a attrapé ? Voilà les questions qui leur ont été posées à longueur de journée. Et pourtant, l'un et l'autre ont finalement été libérés en mars 2004, sans aucune charge retenue contre eux."

"Malheureusement, ils resteront suspects toute leur vie", déplore Beltrán Verdes. "'Il n'y a pas de fumée sans feu'", telle est la voix du bon sens populaire. "Aujourd'hui, avec la politique du côté obscur du gouvernement américain, la présomption d'innocence est menacée d'extinction." D'ailleurs, relève plus loin l'auteur, "en suivant le (mauvais) exemple des Etats-Unis, plusieurs gouvernements ont justifié de graves abus en lançant leur propre croisade pour la 'sécurité'." "D'autant que le scandale ne se limite pas à Guantanamo, qui a fait oublier l'existence des prisons secrètes américaines.

En août 2006, il y avait 14 000 prisonniers dans de telles geôles des Etats-Unis à travers le monde", rappelle le quotidien britannique The Independent. Mais pour Esteban Beltrán Verdes, le site cubain est emblématique. "Guantanamo est non seulement un énorme drame humain, c'est aussi l'atteinte la plus grave aux droits humains depuis leur naissance formelle le 10 décembre 1948. Pourquoi cela ? Fondamentalement, parce qu'il a été conçu et développé dans une démocratie, dans le pays le plus puissant au monde. Des décisions prises au plus haut niveau." Il s'agit clairement d'"un scandale et d'une anomalie de notre époque."
Le quotidien La Libre Belgique rappelle que les détenus ont été "arrêtés pour la plupart en Afghanistan et au Pakistan, qu'ils ont été considérés comme des 'combattants ennemis' qui méritaient des procédures exceptionnelles. Donald Rumsfeld, le ministre de la Défense de l'époque, les a présentés comme 'des tueurs parmi les mieux entraînés et les plus féroces de la planète'." Pourtant, relève le quotidien britannique The Independent, "cinq ans plus tard, aucun de ces 'pires des pires' n'a été jugé. Seuls dix détenus ont été inculpés, tandis que plusieurs centaines ont été renvoyés chez eux et libérés.

Pendant ce temps, trois se sont suicidés, et au moins quarante autres ont essayé. Dans le cas des trois suicides, les avocats estiment que c'est la conséquence du désespoir mais le commandant de la base a affirmé qu'il s'agissait 'd'un acte de guerre asymétrique dirigé contre nous'." En outre, complète The Independent, "il y a lieu de s'inquiéter pour la santé mentale de plus de 400 des prisonniers". C'est-à-dire de presque tous, puisque El País précise que la prison contient encore "quelque 430 personnes de 35 nationalités".

"Certes, la prison de Guantanamo ne ressemble plus aux cages des premiers jours. Elle a été modernisée. Le président Bush a aussi accepté en juillet dernier d'appliquer les conventions de Genève, mais le mal est fait, aux yeux de nombreux juristes", constate La Libre Belgique. Le quotidien bruxellois fait part de la colère d'Amnesty International qui organise ce jeudi des manifestations aux Etats-Unis, en Europe, en Israël et au Japon pour réclamer la fermeture définitive du lieu : "Il s'agit de détentions arbitraires, en violation du droit international relatif aux droits humains."

Et c'est ce même point qui secoue le quotidien britannique The Herald, dont l'éditorial réclame également la fermeture du site en s'offusquant que Tony Blair ait associé le Royaume-Uni à cette honte pour la démocratie. "Il est grand temps que le gouvernement britannique fasse tout ce qui est en son pouvoir pour que ce lieu ferme. Il n'y a qu'à juger ceux à qui on a quelque chose à reprocher. Le Royaume-Uni a été un pays précurseur dans l'application de plusieurs des concepts liés aux droits humains, dont celui du droit de chacun à un procès loyal et de l'égalité de tous devant la loi. Ce sont de telles qualités qui nous distinguent des terroristes et des dictateurs qui nous menacent. Le rééquilibrage de la balance entre liberté et sécurité, même dans le contexte du réel danger que représente le fondamentalisme islamique, ne doit pas embrasser les démons que nous prétendons combattre."
Source : http://www.courrierinternational.com/article.asp?obj_id=69820